Quelques idées de documentaire à réaliser en vidéo numérique:

Filmer la métamorphose d'un lieu

Un quartier, un village ou un paysage dont le visage se transforme, est une mine pour l'objectif, inutile de chercher loin. Pour le meilleur ou pour le pire, chacun peut voir de telles métamorphoses près de son domicile, de son lieu de travail ou de villégiature... Ici, le temps joue pleinement en faveur de l'amateur, mais aussi la proximité. Non seulement vous êtes bien placé pour saisir les changements visibles subis par votre environnement, mais vous êtes souvent informé par avance de ceux qui vont se produire. Bulletins de mairie, associations de riverains, voire conseils de quartiers, constituent d'excellentes sources. Toutefois, les images chocs et autres oppositions de type "avant-après" qu'offrent constructions ou démolitions,  qui peuvent faire des séquences spectaculaires, ne suffiront pas à produire un vrai document. L'urbanisme ne restitue pas à lui seul l'âme d'un quartier. En revanche, il ne manque pas d'avoir des incidences sur le facteur humain, bien plus important. Interrogez-vous sur les évolutions possibles de la fréquentation des lieux en phase de mutation, l'embourgeoisement ou au contraire la paupérisation de ses résidents, l'afflux de touristes ou de visiteurs.

"Dramatisez" autrement dit mettez l'accent sur les enjeux de ces transformations sur des individus.  Un "quartier vert" va être créé. La circulation supprimée sur une artère. Très bien, mais que deviendra le concessionnaire Peugeot situé dans ce secteur? Et les riverains des sites voisins qui verront se déverser les flux de circulation dans leurs rues jusqu'ici tranquilles? Qui va déménager? Qu'en pensent les agences immobilières? Qui gagne? Qui perd? Suivant que vous-même êtes ou non concerné et vous considérez comme gagnant ou perdant, l'angle se dessinera de lui-même. Cette question de l'angle importe au plus haut point. 

En effet, il ne suffit pas d'effectuer une description, mais de démontrer quelque chose. Quel est votre parti pris? Plus intéressant encore : au fil du temps, vos positions peuvent évoluer. Les conséquences peuvent s'avérer moins dramatiques que prévues. Des points positifs inattendus se dégager. Et cette auscultation du réel au jour le jour, au travers de quelques exemples bien ciblés et sur une période suffisamment importante pour être significative, constituera, sans doute, l'aspect le plus intéressant de votre document. Si vous êtes partie prenante, le plus simple est d'intervenir vous-même devant la caméra. Pour le reste, choisissez des témoins dont le cas vous touche (si vous êtes ému, d'autres le seront) ou dont la situation risque d'évoluer. Dans tous les contextes, l'opinion des commerçants est précieuse, ainsi que celle des concierges qui sont parfois sur place depuis longtemps et peuvent vous indiquer des pistes d'enquête originales...

Plus modestement, si vous n'êtes pas prêt à vous lancer dans un travail au long cours, ou si vous disposez d'archives, vous pouvez vous contenter de juxtaposer deux époques dans un film qui raconte la façon dont le lieu s'est transformé, au moyen de vues "comparatives". Bien sûr, les documents actuels seront les plus nombreux, car plus faciles à réaliser. Côté archives, si vous êtes un cadreur de longue date et possédez des films vidéo (ou cinéma) d'"avant", basez-vous sur vos anciennes images pour filmer les lieux actuels. Si vous ne disposez d'aucune archive d'époque, la Mairie vous fournira peut-être des vues reproductibles à des fins privées. Même de simples photos feront l'affaire, car, au montage, il est facile de placer un commentaire en voix off sur des images fixes. Le parallèle peut s'avérer émouvant. Ici, un terrain vague a laissé place à un immeuble high-tech. Là, une tour de huit étages se dresse à l'emplacement de votre ancien quincaillier! Pour accroître l'effet de métamorphose, il est très important de reproduire si possible les mêmes angles de vues pour que la comparaison gagne en intensité. Effet assuré !

Au fil des saisons qui s'égrènent, chaque protagoniste témoigne de sa quête affective à travers ses doutes. C'est bien sûr le dénominateur commun entre les personnages – la solitude et la recherche du grand amour – qui rend le film captivant. Le talent de cadrage du réalisateur fait le reste. Animé par cette même idée de rapprocher "artificiellement" des individus, on peut comparer la vie d'un jeune Français citadin de 10 ans à celle d'un Chinois du même âge, par exemple, les deux enfants s'exprimant tour à tour sur leur environnement quotidien. Mettez en exergue un dénominateur commun. Quoi de plus banal qu'un homme ou une femme cherchant l'âme sœur dans une grande cité occidentale? Partant de cette idée simple, il faudrait juxtaposer la vie de quatre célibataires (deux hommes et deux femmes) suivis durant un an, pour en sortir un document original.

Comment transcrire fidèlement l’atmosphère d'un lieu

Qu'il s'agisse d'une station balnéaire en basse saison, un paysage de montagne ou un temple bouddhiste, la façon dont on restitue l'atmosphère d'un lieu différencie souvent l'angle reportage de l'angle documentaire. Schématiquement, pour décrire un lieu, le reportage privilégie l'efficacité au moyen de plans courts et informatifs, alors que le documentaire installe le spectateur. La réussite de l'exercice tient donc au temps passé sur place. L'amateur qui n'est pas tenu à la dramaturgie journalistique peut ici laisser courir le tempo de la séquence, et s'autoriser des plans presque "ennuyeux", par opposition aux plans courts des films professionnels.

Prenons l'exemple d'une scène matinale dans un lieu de vacances au bord de la mer. Le jour se lève. Restituer l'atmosphère ambiante peut consister à filmer des scènes en apparence anecdotiques. Celle de l'oiseau qui, d'un matin sur l'autre, revient picorer quelques miettes sur la terrasse du bungalow. Celle du serveur encore ensommeillé, qui déplie machinalement ses nappes pour en recouvrir les tables du restaurant. Celle du taxi qui attend devant l'hôtel un hypothétique client en partance pour une excursion...

Savoir écouter: les sons d'un environnement proche apportent autant d'informations que de sensations. Filmer une chambre pendant qu'on distingue - hors champ - le bruit que produisent les vagues en heurtant les récifs. Vous stimulerez ainsi chez le spectateur des sensations liées à votre propre vécu.

L'autoscopie

L'autoscopie permet une approche intéressante. Imaginons l'ascension d'une montagne. L'approche classique du reportage sera constituée de scènes de préparatifs puis de l'ascension en elle-même, ponctuée des différents paysages traversés, de l'ambiance des bivouacs, et des difficultés rencontrées jusqu'au sommet où l'amateur peut enfin savourer la superbe vue. L'approche documentaire consiste à juxtaposer aux scènes d'ascension classiques (celles du reportage) des images autoscopiques où l'auteur se filme lui-même au fil de l'évolution de sa fatigue et de la progression. L'autoscopie est cruelle en situation d'efforts physiques intenses, mais procure une touche d'authenticité sans égal. De plus, on peut poursuivre la narration, au petit matin, au moment des pauses, ou le soir venu.

Pratiquer l'autoscopie n'impose pas de réaliser des exploits sportifs ni de vivre des aventures compliquées. L'approche restera tout aussi intéressante si — à la façon d'un carnet de voyage — vous parvenez à rythmer un périple avec des scènes face à la caméra où vous racontez l'étape ou les anecdotes qui l'accompagnent. Attention, même avec un grand talent d'improvisation, un minimum de préparation est requis. Prévoyez la thématique générale de votre propos et ajustez le cadre sans vous centrer, de façon à laisser aussi le reste de l'image "parler". Au besoin, réitérez la scène.

Trouver un angle original

Les réalisateurs s'efforcent de choisir des thèmes originaux. Ainsi, dans Le Cauchemar de Darwin, qui a remporté le Prix du meilleur film documentaire européen en 2004, Hubert Sauper prend pour prétexte le commerce prospère de la perche du Nil en Tanzanie pour s'attarder sur les conséquences inattendues qui en découlent: violences, prostitution et ventes d'armes à destination de la région des Grands Lacs... Mais suggérer une étroite relation entre un poisson d'eau douce et des kalachnikovs (c'est d'ailleurs l'affiche du film) a requis plusieurs séjours sur place, de l'obstination et quatre ans de tournage (entrecoupés de pauses). Hubert Sauper a eu beaucoup de chance, car peu de sociétés de production acceptent de financer de tels "marathons".

Bien sûr, se lancer dans une enquête de cette envergure n'est pas plus évident dans un pays étranger que près de chez soi. Toutefois, rien n'interdit de traiter un sujet proche en veillant à rester original.

Imaginons un cas simple comme un lieu touristique situé à proximité. Il y a fort à parier qu'il aura déjà été traité ou évoqué au cinéma sous un aspect ou un autre. Pourquoi ne pas le choisir comme fil rouge et imaginer un jeu de ping-pong entre ce lieu et l'image (stéréotype) qu'il véhicule?

Prenons Montmartre pour un Parisien. Dans le cas d'un reportage classique, le visiteur pressé filme généralement la basilique, le funiculaire, le superbe point de vue sur Paris, la place du Tertre, et, au mieux, Le Bateau-Lavoir ou Le Moulin de la Galette. Certes, le voici paré d'un film-souvenir sur un des quartiers les plus sympathiques de la Capitale, mais l'angle reste banal. C'est d'ailleurs celui que tout touriste avisé capte, non ? Alors, imaginez un traitement plus documentaire grâce aux nombreux films tournés sur la Butte. 

Choisissez, par exemple, le plus emblématique d'entre eux – Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain – et interrogez les responsables des commerces (le Café des Moulins, l'épicerie de M. Collignon) et d’attractions (le manège en contrebas du Sacré-Coeur) qui ont servi de décor à Jean-Pierre Jeunet. Tentez de rencontrer des personnes qui ont assisté au tournage de quelques scènes, de savoir si les touristes font souvent allusion, comment les habitants ont vécu cet hommage à leur quartier, et sont allés au cinéma voir le résultat... Panachez vos vues personnelles avec les scènes du film. Vous obtenez ainsi une bel petite construction...

Le documentaire animalier

Le registre animalier est doublement particulier. D'une part, il est intimement lié au genre documentaire. D'autre part, c'est un secteur où amateurs et professionnels font jeu égal, car ils subissent les mêmes contingences: préparation et documentation sur le sujet, repérage approfondi, fabrication de caches pour l'affût, apport d'un téléobjectif puissant, enfin une infinie patience pour tourner des scènes qui se produiront selon le bon vouloir des "acteurs" et non selon le planning prévu ou les conditions météo.

D'où le nombre de documents amateurs "pointus" sur les sujets les plus inattendus. N'hésitez pas à vous lancer dans une approche très personnelle dans le choix de votre sujet. On se souvient des films de l'instituteur Daniel Auclair basés sur l'observation de la vie aquatique dans une mare. Ce dernier a réalisé plusieurs courts métrages aussi captivants que créatifs (La Mare aux drames, Les Dents de la mare) qui se sont distingués dans des festivals. 

Peut-on mettre en scène un documentaire ?

Le documentaire est au cœur d'un paradoxe. Sa "marque de fabrique" est rattachée à celle d'un cinéma ancré sur le réel (dont il se nourrit), mais il recourt à la mise en scène pour parvenir à ses fins. Pour autant, mise en scène ne signifie pas tromperie. Au contraire, elle s'impose comme un des ressorts du genre. Ainsi, dans Nanouk l'Esquimau, film de référence considéré comme le premier documentaire au monde, Robert Flaherty retrace aussi fidèlement que possible la vie et les coutumes d'un pêcheur inuit et de sa famille dans l'Arctique canadien. Le document (muet) part de scènes authentiques, mais Nanouk joue pourtant l'acteur à sa façon puisqu'il reproduit les scènes de son quotidien sous l'impulsion directe de Flaherty. Le réalisateur est un ethnologue explorateur, pas un cinéaste. Flaherty alla jusqu'à développer ses films sur place afin de montrer les rushes à ceux qu'il filmait pour enrichir la trame narrative de Nanouk l'Esquimau. Au total, ses recherches anthropologique et filmique le motiveront à rester seize mois dans les grands froids...

Application pratique. Au cours d'un tournage en Indonésie, j'ai rencontré un villageois qui a vécu un tremblement de terre, car sa maison était située à quelques dizaines de kilomètres seulement de l'épicentre du séisme. Tout s'est bien terminé pour lui, mais il a eu la peur de sa vie! Il nous raconte comment les événements se sont enchaînés. J'ai tenté dans ce cas — sur son commentaire off — de lui faire rejouer la scène telle qu'elle s'est déroulée : il préparait un plat dans sa cuisine, il a senti un premier tremblement faible, puis un deuxième quelques secondes après, enfin un troisième, terrifiant... Après le deuxième, il a eu le réflexe d'éteindre la gazinière et est sorti précipitamment de sa demeure. Comme dans Nanouk, la mise en scène consistait à reproduire une scène qui s'est réellement déroulée ainsi. Les séquences, bien évidemment, gagnent en force par rapport à une simple narration des faits.

Cette recette s'applique aussi, au-delà du documentaire, aux simples reportages touristiques. Ainsi, très basiquement, dans le cas fréquent où vous êtes accompagné, la forme élémentaire de mise en scène consiste à prier votre guide d'attendre quelques secondes pour que vous vous placiez correctement. Conseil évident? Pas tant que cela, car, bien souvent, le guide commence son discours avant que vous ne soyez en train d'enregistrer.

De même, suggérez à votre mentor d'effectuer telle ou telle action qu'il pourrait accomplir au quotidien comme marchander un objet ou discuter en langue locale avec des habitants. Votre seule limite, ne pas trahir la personne mise en scène en lui faisant faire n'importe quoi.

• Nanouk l'Esquimau de Robert Flaherty

• Le Cauchemar de Darwin de Hubert Sauper

Unmade Beds de Nicholas Barker http://www.nicholasbarkercom/

La Mare aux drames de Daniel Auclair (extrait) http://www.strimoo.com/videol 12432666/la-mare-aux-drame-MySpace Vid eos.htm/

Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, TF1 Vidéo.


Video-realité

La vidéo de réalité, le reportage et documentaire, pratiques amateurs anciennes, retrouvent l'engouement du public et des auteurs. Afin d'aborder genre en professionnel, voici les points forts à examiner.

PAR DIDIER HUSSON

Le succès en salles, à des échelles et sur des registres différents, de films comme "Le Peuple migrateur" de Jacques Perrin, "Les Glaneurs, la glaneuse" d'Agnès Varda, "Les Terriens" d'Ariane Doublet ou "Massoud l'Afghan" de Christophe de Ponfilly... Décidément, le documentaire a le vent en poupe. Genre ancestral, il est né en même temps que le cinéma, chez les opérateurs Lumière qui inventèrent le plan séquence et le travelling dans l'ascenseur de la Tour Eiffel ou sur une gondole à Venise. Mais aussi la mise en scène documentaire dès "La sortie des usines Lumière" ou "L'Entrée en gare du train à La Ciotat".

Le sens des images, l'intention du vidéaste

La véritable démarche documentariste est celle qui détermine un sujet autour d'un événement, d’une situation, d'une histoire, d'un personnage ou d'un lieu. Elle induit de circonscrire ce thème, préparer ses séquences, faire des repérages, se documenter, interviewer. Même un plan séquence de cinq minutes ou une heure ("L’exploit" de Robert Kramer dans Berlin 10/90) sans coupure ni montage produit sa propre narration. Une durée avec un début, un développe-ment, une fin. Musique, témoignages directs ou off, commentaires, incrustations de textes vont surajouter du sens, aviver les émotions du spectateur, induire une relation spécifique aux images projetées. Autant d'intentions du vidéaste qui constituent le "point de vue documenté" dont parlait déjà Jean Vigo (A propos de Nice, L’Atalante) dans les années 30. Prenons l'exemple d'une étape du Tour de France traversant la Beauce et imaginons quelques-uns des multiples choix de réalisation possibles. L'option reportage, "rapportant" l'événement, se concentre sur le factuel: ce qui s'est précisément passé d'un point de vue sportif. Le déroulement de l'étape, ses moments forts, accidents ou exploits, le comportement des leaders, ajoutant; une touche pittoresque sur la région traversée avant de faire monter la tension jusqu'au point d'orgue de l'arrivée en instillant quelques témoignages à chaud pour conclure par les classements et analyses de l'étape. Une dramaturgie très écrite et codée, attendue par le spectateur. Elle induit un tournage multicaméra, des autorisations, un savoir-faire de réalisation et des moyens techniques (moto suiveuse, hélicoptère, accès privilégié) que seules de grandes chaînes peuvent obtenir.

Bien d'autres options s'adaptent aux moyens du vidéaste. Partisan d'une optique minimaliste à la manière des Straub, il se poste sur un bord de route et cadre le même champ de blé ondulant sous le vent, attendant que la course (la caravane, les échappés, le peloton) traverse son champ de prise de vues. Pas de récit, un pur enregistrement de durée, mais qui prend des significations complètement différentes selon qu'il ajoute en bande-son une musique électronique planante ou du musette, un enregistrement radio de la narration de l'étape ou de sa propre voix décrivant ses impressions. S'il introduit des interviews — un ancien champion, le dernier de la course — ou des propos sur le dopage, la tonalité du film peut infiniment varier.

En se détachant de l'actualité chaude et éphémère d'une étape, l'auteur peut dresser le portrait d'un ancien coureur en se servant de la course comme toile de fond. Ou bien explorer les coulisses de l'épreuve et de la caravane publicitaire, brosser une galerie de portraits de spectateurs attendant le passage du peloton. Autre option: prendre cette manifestation comme prétexte, pour évoquer l'activité d'une bourgade en plein préparatif d'accueil. Quoi qu'il en soit, il est indispensable d'organiser un récit, de trouver une forme pour faire "exister" des personnages, donner du relief à un paysage, un environnement, un contexte. Et ce malgré les impondérables, les accidents de tournage: conditions climatiques, impromptus...

 Le regard de l'auteur

Le "réel" n'existe pas en soi, il est toujours une reconstruction en images, plans et sons d'une "réalité" vue sous un certain angle à un certain moment et dans des conditions données. C'est pourquoi les plus grands ethnologues cinéastes de Flaherty (Nanouk l'Esquimau) à Jean Rouch (Les Maîtres fous) n'ont jamais prétendu à autre chose que d'approcher au plus près l'esprit et la culture de ceux qu'ils filmaient. Nanouk est un véritable acteur (non-professionnel) qui répète les gestes de pêche pour le vidéaste comme les danseurs en transe n'acceptent la présence de Jean Rouch et de sa caméra que parce que celui-ci a appris à cohabiter avec eux depuis Longtemps. A l'heure du tout spectacle et de la mondialisation, il n'existe plus d'"innocence primitive": le guerrier massai, les Nubiens dansant ou les femmes "girafe" posent pour un touriste (et une pauvre rémunération). II est significatif - et paradoxal - de voir les Papous en tenue de parades guerrières dans une émission de Nicolas Hulot (une polémique est née à ce sujet, Hulot jurant n'avoir rien fabriqué) quand ils apparaissent en tee-shirt, short, tongs et casquettes dans un film comme Eux et moi de l'ethnocinéaste Stéphane Breton, diffusé sur Arte, à l'automne 2001. La réalité, la véracité sont toujours celles que l'on veut bien montrer...

La réflexion préalable

Laisser "venir à soi" l'événement, c'est risquer d'enregistrer une masse critique de rushes difficile à monter, avec beaucoup de séquences inexploitables. L'absence de conception préalable peut par-fois favoriser le hasard ou donner une tonalité spontanée. Mais cela requiert des bons réflexes, une conscience intuitive de la construction. Les contextes sont en outre évidemment incomparables selon les démarches. Pour la vidéo animalière, il faut maîtriser l'affût, les techniques d'approche et d'observation, la. connaissance du biotope et des comportements. Pour le car-net de voyages, la capacité réactive va dépendre du rythme du périple., de la connaissance du terrain et de la culture, des lectures et recherches de documentation. A contrario, la réalisation d'un portrait (personne ou lieu) dans son environnement proche, ne connaît pas la même urgence: on peut "préparer" les entretiens sans caméra, retourner des séquences insatisfaisantes ou manquantes et de fait "réécrire" son scénario en fonction des informations collectées, des réactions des témoins, et d'événements nouveaux qui peuvent enrichir le sujet.

La pratique du DV comme du montage numérique escamote de plus en plus les frontières entre amateurs et professionnels. En créant une dangereuse illusion: le tourné-monté est affaire d'expérience et ne s'adapte pas à tous les sujets et traitements. Comme il est rare de pouvoir inventer un film à partir d'une simple banque d'images.

Plus le dispositif scénaristique aura été anticipé, les sites de tournage repérés, (éclairages, angles etc.), plus 1a liberté du vidéaste sera grande pour réagir à l'événement, capter l'inattendu. La capacité d'improvisation se déploie d'autant mieux sur un canevas de base fait pour être transgressé selon les opportunités.

 Le jeu de l'entretien

Dans sa version anglaise littérale, l'interview, signifie "avoir une entre-vue", quand l'entretien à la française laisse supposer un dialogue très posé et très dirigé par le questionneur. Il a eu ses grandes heures à la radio et à la télévision et ses maîtres. Savoureux et fulgurants échanges Robert Mallet. Paul Léautaud (réédités en CD par Radio-France), émissions de Jacques Chancel, Pierre Desgraupe, Pierre Dumayet, Marguerite Duras et des enfants etc. C'était du temps, où on savait prendre le temps, on disait encore de la télévision qu'elle était de la "radio illustrée". Talk show, micros-trottoirs, babil de JRI ou de présentateur télé, accélération constante de la couverture des événements et de l'actualité, montage express évacuant les temps morts et silences ont balayé ce savoir-faire et ces délicats équilibres intervieweur-interviewés. Aujourd'hui tout un chacun est appelé à témoigner, à chaud et sans temps de réflexion sur tout et n'importe quoi. Le pouvoir, écrasant, est passé du côté de l'intervieweur.

Il reste bien quelques "réserves de Mohicans" où s'exerce l'art de la conversation comme celle d'un Pierre Dumayet avec l'écrivain Roland Dubillard (diffusion sur Arte): ou comment permettre de s'exprimer quand le corps contraint et l'aphasie demande aux mots le temps d'advenir. Le principal refuge de la parole authentique c'est le documentaire avec le temps de l'approche, de la confiance installée. Tout le contraire de l'exercice narcissique très codifié du "Vous avez une minute pour convaincre de votre avis sur les causes de l'explosion de l'usine AZF, de la culpabilité de Papou, du pourquoi de la vandalisation de vos boîtes aux lettres".

Au-delà des choix et contraintes techniques, le choix stylistique est aussi important: les questions restent-elles au montage, l'intervieweur est-il invisible ou non, relance-t-il ou accepte-t-il certains silences, se focalise-t-il sur le sujet ou fait-il des plans de coupe sur des témoins, le décor, les mains ou le corps du personnage? Impose-t-il ou non le lieu du tournage? Pour le vidéaste amateur, ces choix dépendent sur-tout de ses ressources techniques, d'un travail d'équipe ou solitaire, d'un contexte de tournage, etc. Le cas de figure est différent pour le portrait d'un artisan vosgien ou vietnamien, sauf à disposer de temps et d'une prise de contact plus élaborée que celle que permet un voyage organisé. Mais rien ne lui interdit l'interview même posée, d'un guide interprète, d'un autochtone parlant français, ou d'un membre du groupe, pour pimenter et casser le flux du commentaire de son carnet de voyages.

A droite Agnès Varda glanant, à la fin d'un marché, des séquences pour Les Glaneurs et la glaneuse. Ci-dessus, Maître Dessaud, avocat, parle du droit de glanage fondé sur l'Ancien Testament.

Le commentaire, son impact

Chris Marker (La Jetée, Le fond de l'air est rouge, Le Tombeau d'Alexandre, Lebel fine). un maître dans cet art, l'a magistralement démontré il y a près de quarante ans avec Lettre de Sibérie. Il fait se superposer aux mêmes images trois commentaires aux sens diamétralement opposés. Fausses "preuves du réel", les images, induisent du sens par la manière dont elles sont tour-nées (le cadre, l'utilisation du gros plan, du zoom, la caméra cachée etc.), montée (ce que l'on escamote ou ce sur quoi l'on insiste), mais aussi de la manière dont elles sont commentées. Le Forum des Images (ex-vidéothèque de Paris) détient en libre accès des séquences d'archives de la Libération de Paris, tournées et commentées selon les points de vue allemand, français et américain: confrontation renversante

Ici réside une question morale qui intéresse le vidéaste amateur de films de voyages. Par ses prises de mies, insistantes ou non sur l'exotisme ou l'étrangeté d'une culture, par ses signes de pauvreté ou de mal-développement, il plombera ou non ses images par un commentaire, en introduisant de la distance, de L'information, de l'analyse ou en enfilant confine des perles clichés et stéréotypes.

Très présent dans le sujet magazine et le documentaire télé basique, le commentaire souffrait d'une grande désaffection chez les cinéastes documentaristes, jusqu'à une époque très récente, sauf dans le film à base d'archives où sa nécessité est (presque) incontournable. Long-temps associé à l'image vieillotte du "docucu" pédagogique, depuis quelques années, le commentaire revient sous la forme subjective. Planter le décor et son sujet dans les cinq premières minutes, distiller ses intentions, des éléments d'information et des commentaires et impressions personnelles au fil du film, sont devenus des caractéristiques très "mode" du nouveau documentaire.

Le commentaire, ses pièges

Pour le vidéaste amateur, cette for-mule a longtemps été la bouée de secours et la réponse à ses contraintes: son caméra médiocre, tournage solo, durée et rythme d'un voyage, problèmes de langue, manque d'expérience ou de goût pour l'interview et pour parachever le tout, besoin de simplification du montage et du mixage. Question de modèles aussi. Au risque de tomber dans bien des pièges. Le résumé, pas si condensé, de l'article de l'Encyclopaedia Universalis sur les gorilles de montagne ou du Guide Bleu des Cyclades, cela donne un "bloc texte"
indigeste et dont on retient d'ailleurs peu de chose car il place toutes les images sur une voie parallèle. Parmi les autres risques majeurs, la redondance entre texte et image, de ton doctoral ou au contraire hésitant, l'écriture manquant de style ou de sobriété, la tentative de synchronisation systématique entre images et narration qui étouffe le plaisir de découverte du spectateur.

En s'inspirant des solutions des professionnels comme en laissant son imagination libre, le vidéaste amateur peut recourir à de nombreux dispositifs dans ses cordes techniques. Humour ou ton intimiste pour l'écriture. Légendage en incrustation des sites ou des personnes, "cartons" pour séquencer la progression du vidéogramme. Alternance des ingrédients: ici un commentaire sur une scène demandant éclaircissement, là une interview en Milice Over (enregistrer in situ ou non), respiration silence sur une séquence, sons d'ambiance...

II n'existe aucune règle du bien faire, seulement des choix adaptés à un sujet, son traitement et sa personnalité.