Traverser la mort

" Espérer contre toute espérance". L’espoir est refus du réel, refus de voir: c’est à ce titre qu’il est le dernier des maux lâché par Pandore. Mais espérer, c’est tellement bon. C’est être dans l’attente, c’est le désir sans le jouir. On n’espère que ce que l’on n’a pas. L’espérance c’est aussi l’ignorance, ignorance de ce que l’on n’a pas. Espérer c’est une projection dans l’incertain, dans l’à-venir, l’incontrôlé. Espérer c’est se détacher, s’armer contre la mort: est-ce cela donner sens à sa vie? Certainement la discipliner. Existe-t-il une morale du désespoir? Elle paraît de suite faible!Faire sens avec du non-sens? Reconstruire du sens: sur la contemplation de l’Univers, sur le mystère de la mort, sur la méditation du beau. Du sens, immanent et transcendant à la fois. Une téléologie plutôt qu’une théologie. Il faut bien essayer, donc espérer.

Quand on a traversé la mort, comment en revient-on? Traverser sa mort, traverser le mal absolu, en faire l’expérience. Comment peut-on y survivre? Y survivre sans se brûler les yeux? L’aventure individuelle de quelques humains est celle collective de l’humanité toute entière: c’est l’humanité toute entière qui depuis traverse la mort au Cambodge, au Rwanda, en Bosnie. Le camp de concentration, à un niveau plus élevé encore que la guerre, est une situation extrême. Alors de la même façon surgit cette question: dans la déréliction totale, quelle place y a-t-il pour l’espérance?

Peut-être n’y a-t-il plus place que pour l’espérance précisément. Et que la divinité silencieuse est véridiquement aux abonnés absents, ce qui pour les kabbalistes se dit " tsim-tsoum ". Pourquoi Dieu n’a-t-il pas ouvertes toutes grandes les portes des camps d’extermination et anéanti l’ennemi d’Israël? Comment Dieu est-il possible après Auschwitz? Cette interrogation est surtout dramatique pour le peuple juif qui a tant actualisé le concept de Dieu dans son temps historique depuis Abraham, la sortie d’Egypte, la promesse d’un pays, etc.

Dans un autre espace/culture/temps, il faut aussi s’interroger sur le génocide khmer. Comment ceux qui ont traversé les " Champs de la mort " de l’Anghar-Leu en sont-ils revenus? Comment la culture bouddhique a-t-elle pu engendrer, tolérer, pareille horreur? Dire du bouddhisme qu'il constitue une "  sotériologie presque entièrement négative " (Jean Paul II, 1994) n'est peut-être pas complètement faux. La doctrine de la vacuité pourrait proposer une interprétation du bouddhisme dans le sens d’un " tout est permis " 

Dieu est silencieux... Muet, manchot des deux bras, cul-de-jatte même peut-être! Et à trop refuser cette idée, certains en viennent à susciter des signes. C’est ainsi que je m’explique le phénomène Medjugorje. Ou le phénomène des sectes millénaristes. Car une autre façon de le harceler, c’est de donner une date à la fin du monde. De son monde. Ce qui revient à donner un délai à Dieu, à le convoquer, non plus à l’invoquer. Pure bêtise d’esprits sectaires qui n’en peuvent plus d’attendre.

Seulement voilà: renoncer à Dieu après Auschwitz, la Kolyma, Tuol Seng, Omarska, etc, ce Dieu qui s’est tu, cela revient en fait à parachever le crime. Si Dieu était absent d’Auschwitz, le diable y était très certainement présent. " Ecris afin que Dieu se souvienne, car c’est comme si ce qui n’a pas été consigné n’était jamais advenu " Le silence va parfaire le crime, même pas le révisionnisme. Un silence imposé aux victimes, non pas par leurs bourreaux, mais par nous autres les survivants. Il y a véritablement un devoir de mémoire et de témoignage