Refaire l’unité de soi
La stase que j’avais atteinte un soir dans le métro à propos du: " Tu es cela " tiré de la Sandhokhya Upanishad, me fit revenir à cette unité primordiale de l’humain et du monde, non seulement à l’humain et à la souffrance humaine dans ce monde, mais aussi unité du monde en tant qu’univers. Chaque individu contient le tout-planétaire qui le contient. Mamadou écoute des nouvelles de la planète sur son poste de radio japonais, tandis que Yoko mange un sushi de poissons péché au large de la Mauritanie, et que Martin roule dans une voiture montée à Osaka et que je prends le métro. La planète est un hologramme, fait de la somme de ces échanges et de ces interdépendances, chaque individu étant un point de cet hologramme. Il nous faut prendre véritablement conscience de cette solidarité planétaire. Dans l’imbrication des cultures, dans leur évolution en un destin commun, à travers laquelle elles se fécondent et se pervertissent l’une l’autre, toutes les guerres ne font qu’une,: celle qui a lieu pour qu’émerge in fine un être humain planétaire. De la catastrophe naîtra (s’il y a des survivants...) peut-être un monde et une humanité, non pas meilleurs mais tout simplement unifiés autour d’une éthique de compassion.
L’unité de la planète est un mouvement ancien. Elle a commencé surtout au XVème siècle et s’est poursuivie jusqu’à nos jours. L’Ancien Monde a apporté le cheval, le blé, le bacille de Koch, l’alcoolisme au Nouveau et celui-ci lui a légué la pomme de terre, le maïs, le tabagisme et le tréponème pâle (syphilis). Deux guerres mondiales au XXème siècle ont parachevé l’unité microbienne, agro-biologique et surtout culturelle de la planète (mécanisation, mercantilisation, libéralisation). Bien sûr des menaces pèsent sur la bio-diversité (manipulations génétiques) qui sont à mettre en parallèle avec celles qui pèsent sur l’ethno-diversité (universalisation du modèle démocratique libéral). Et le sauvage, le primitif, le sans-caste n’attend qu’une chose: la déliquescence de la planète, l’anéantissement de cette sphère industrielle, le retour de la terre à son état primitif. Il guette le moment où il pourra enfin reprendre ce qui lui a toujours appartenu et que nous nous sommes donné tant de mal à torturer, spolier, exploiter et finalement à détruire: l’état de nature..
L’unité de soi passe par le refus de l’auto-mutilation, refus que le chef Smohalla exprimait ainsi: " Vous me demandez de labourer la terre; dois-je donc prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère? Mais alors, quand je mourrai, elle refusera de m’y reprendre pour que j’y repose. Vous me demandez de creuser le sol pour en extraire des pierres: dois-je donc fouiller sous sa peau et prendre ses os? Mais alors, quand je mourrai, je ne pourrai pas retourner dans son corps pour naître une deuxième fois. Vous me demandez de couper l’herbe et d’en faire du foin que je vendrai pour devenir riche comme les hommes blancs. Mais comment oserais-je couper la chevelure de ma mère? "
Pour l’instant les composants d’un même organisme-monde n’arrivent pas à se reconnaître comme frères, solidaires d’un destin commun, qui les dépasse, celui de leur ressource unique: la planète Terre. Car la Terre n’appartient pas à l’humanité, c’est l’humanité qui appartient à la Terre. A l’instar des cellules d’un même corps atteint d’une maladie auto-immune, lesquelles s’attaquent les unes les autres jusqu’à la mort de l’organisme qui les porte. Mais l’idée d’unité universelle avance. Voir l’univers en tant qu’ensemble soumis à de multiples interactions entre principes opposés et complémentaires (correspondances par analogie ou par oppositions, par harmonies ou ruptures) est une vision du monde holistique. L’ordre cosmique est soumis à l’action civilisatrice (équilibre) ou au contraire discordante (disharmonie) de l’homme. Matière et âme, corps et esprit, homme et nature, forment le même tout et non pas à chaque fois deux entités séparées. Pour ce faire, les Néo-Primitifs refusent la science, les techniques, l’argent et veulent l’unité de l’homme, les mythes, la poésie, l’imaginaire, l’amour. Je suis entré en sédition contre le conformisme et l’ordre, par la poésie, par la libération de l’imaginaire, la réconciliation des fragments déchirés par la peur et l’orgueil, de l’humain avec la nature, de l’homme avec la femme, du corps avec l’esprit, de l’âme avec la matière.
Du fait de la double polarité de l’être (voire triple: car il faut se persuader que l’humain est simultanément: enfant, femme et homme, et oublier un seul de ces trois termes s’est s’amputer d’une partie de son humanité) chaque rencontre et chaque relation née de cette rencontre est une sorte de guerre civile à l’intérieur du moi hybride. Chaque être humain échappe cependant à ce conflit en cristallisant sa féminité ou sa virilité sur un point particulier de la rencontre, rassemblant leur moi au-delà de ce qui le divise fondamentalement et inconsciemment. La condition humaine est éminemment polémique, et surtout notre condition d’êtres sexués.
Enfin il nous faut fuir tout concept séparateur, tel que celui de race. Certaines caractéristiques génétiques se transmettent qui distinguent physiquement certains groupes humains entre eux. Mais nous ignorons ce que c’est qu’une race. Tous les hommes sont des métis, des croisements génétiques, puisqu’il y a non-hérédité des caractères acquis. L’intelligence, c’est-à-dire l’organisation des neurones en ensembles intereliés et opérants, organisés par l’apprentissage, n’est elle-même, jusqu’à preuve du contraire, pas transmissible. La race n’est qu’un critère apparent à la haine. Juif ou Musulman, ce sont des religions. Tutsis, Hutus, des groupes sociaux. Le critère véritable à la haine est la ressemblance/différence d’avec soi-même.