En finir avec la souffrance

Depuis la Renaissance, la désacralisation de l’autorité religieuse est allée de pair avec la désacralisation de l’autorité politique. Et il ne s’agit surtout pas de ré-introduire le divin en politique, mais d’y replacer seulement au centre une éthique d’apaisement, autour des notions de compassion et d’unité de soi, qui nous permette d’échapper à une catastrophe annoncée: la guerre civile universelle.

La source de toutes les détresses humaines, l’origine de la souffrance du monde, la cause première de l’asservissement des êtres, c’est la peur. La peur est, de manière primordiale, peur de la souffrance et surtout de la souffrance physique. Extraire cette souffrance, c’est réduire à néant la peur qui la porte.

Mon analyse de la peur, et de l’agressivité qui en découle, m’a amené à rechercher les sources de la guerre, et aussi bien sûr au moyen de les tarir définitivement. Mais dans le fond, ce que j’y ai trouvé, c’est une philosophie qui m’explique la souffrance du monde et qui attribue à cette souffrance un début de sens. Car le scandale du monde, c’est la souffrance. .Le scandale du monde n’est pas la liberté dans laquelle naît l’homme (et donc le déchaînement du mal qu’il porte en lui...) mais bien la souffrance ( et donc l’enchaînement de l’homme à ce monde malade).

Sens et souffrance: la souffrance n’est pas la négation de tout sens de la vie (comme voudraient nous le faire croire le nihilisme et le désespoir), ni la souffrance ne donne sens à la vie (ainsi que l’ont promulgué quelques générations d’allumés catholiques). La vie seule donne sens à la souffrance. Car la seule réponse à la souffrance, c’est la compassion, le " souffrir-avec ".

Parce qu’il est certain que le système économique actuel repose exclusivement sur l’angoisse de perte, la véritable souffrance contemporaine, celle qui nous inspire la peur la plus forte, c’est la totale privation matérielle. Pourtant la douleur matérielle ou physique n’est pas la souffrance: l’abondance matérielle est un très léger antalgique à une souffrance aussi profonde que la peur de manquer. Le mal-être -la souffrance vraie- rien ne peut la faire taire: aucun Prozac n’y suffira! Le libéralisme et la technique visent à émanciper l’humain de l’effort physique, de la maladie, de la faim, en un mot de la douleur, à laquelle l’Occidental a réduit sa souffrance. Mais celui-ci est en fuite devant une fausse souffrance. Il a oublié que la vraie souffrance n’est pas exclusivement physique mais avant tout morale.

Le mal physique, animal, est indissociable du mal moral, de l’humain-être pensant. Souffrances morale et physique sont convergentes. L’homme dispose de molécules pour annihiler la souffrance physique. Il a oublié les moyens d’arrêter la souffrance morale. Ceux-ci existent: ce sont la contemplation, l’ascèse douce, le retour au tellurique, les exercices respiratoires, etc. Tous ces moyens qui contribuent à refaire l’unité de soi en soi-même.

Dans le dialogue entre souffrance et mal, l’Occident imagine que la souffrance naît d’un mal malin, que cette souffrance est forcément physique et pathologique. Mais l’Orient nous dit que la souffrance est totalement extérieure au mal, née de causes et d’effets qui n’ont rien à faire avec une quelconque volonté humaine, d’un samsara qui est le propre de la condition humaine.

La morbidité de la peur contraint l’homme à créer sans cesse de nouvelles causes de douleurs et de souffrances. Cette démence qui s’accroît au cours de l’Histoire humaine à fait de l’homme un " homo demens ". La raison est devenue démentielle: devra-t-elle un jour être redressée par un programme Ludovico? Ce serait inquiétant. Il convient plutôt d’imaginer que la raison de l’homme, en tant qu’animal malade, domine sa peur, plutôt que la peur ne dicte à la raison, instrument docile à cette passion, un comportement mortifère amplifié. Le problème est une question de survie de l’espèce: mais d’un phénomène psychologique, l’analyse saute soudain à un problème éthique.

La compassion universelle, sans ambition de bonheur collectif, est la seule issue à la souffrance. C’est en toute bonne volonté (vouloir le bonheur de tous) que l’homme a toujours mal agi (perversion du christianisme et de tout humanisme, dont le communisme fut le dernier avatar). La voie à suivre n’est pas seulement celle de l’éthique mais aussi, à titre privé, une voie intérieure de contemplation du monde, de rassemblement de soi-même et de compassion. Le bonheur, l’émancipation de la souffrance, sont individuels et ne dépendent de personne d’autre que soi-même.