L’exemple de l’humanitaire

La dernière forme de solidarité apparue est celle de l’action humanitaire, la préférence pour le lointain au détriment du prochain, comme le prêchait Zarathoustra. Mais au fond à quoi assiste-t-on?

Les humanitaires professionnels sont la bonne conscience des Occidentaux attablés devant leur petite lucarne pour les grands messes du vingt heures. L’humanitaire constitue un formidable aveu de déshumanisation d’une société en déréliction morale. Comme le dira le professeur Dupin en 2081: " 95% de non-humanitaire; et 5% d’humanitaire. Dans une société hautement sophistiquée, pratiquant une infernale " division du travail ", le sens de l’humain avait reflué de partout et était devenu l’affaire de quelques spécialistes. C’est-à-dire une cerise d’idéalisme sur le gros gâteau du réalisme moderne. "

L’humanitaire est en réalité le chantier curieux d’une nouvelle éthique, celle du service après-vente des Droits de l’Homme: c'est " le malheur des autres " contre la honte des siens L’humanitaire obéit exclusivement à une illogique d’émotions. Toute tribune devient un tribunal, à commencer par celle des médias redresseurs de torts. Croire que les valeurs occidentales sont des valeurs universelles, c’est s’exposer à de grandes déceptions. Croire que le droit soit capable de réguler la guerre était une illusion qui avait cours au début de ce siècle (Conventions de Genève) et qui persiste toujours. Croire qu’à défaut, un contrat implicite de morale humanitaire est possible entre Etats, est l’illusion qui l’a remplacée.

La légitimité de l’humanitaire a intervenir fonde ses limites. La légitimité de l’action humanitaire dans la région des Grands Lacs était plus que mince. Le ressentiment des autochtones du Kivu dans l’ancien Zaïre, comme par exemple Laurent Désiré Kabila, qui ont vu passer pendant des mois des convois d’aide d’urgence pour les réfugiés (ainsi que quelques armes fournies par la France à leurs ennemis, semble-t-il), s’en sentirent humiliés et lésés. Il faut rapporter cette absence de légitimité de l’humanitaire à la déliquescente de l’Etat d’accueil: l’humanitaire a-t-il pour vocation de se substituer à un Etat, en reprenant jusqu’au passif d’illégitimité de celui-ci? Et quelles furent les responsabilités véritables de la France, à travers l’opération Turquoise, dans l’aggravation d’une situation déjà catastrophique? La véritable responsabilité est-elle seulement celle de celui qui tue? Les autres ne sont pas seulement témoins, mais complices. Par leur inaction et leur silence. Enfin la confusion entre humanitaire d’Etat, et parmi celui-ci il faut bien y inclure tous les fonds publics, et l’humanitaire associatif, bénévole et privé, pose un vrai problème de brouillage d’images, de finalités et de divergences politiques.

Au total l’humanitaire ne serait-il pas la redécouverte de la Charité, vertu théologale première. qui avait été subrepticement remplacée au XVIème siècle par la Tempérance, petite vertu d’épicier, toute de mesure, de nombre et de poids? Ou l’humanitaire ne serait-il qu’un humanisme de plus, un individualisme bourgeois narcissique? L’humanitaire est l’humanisme le plus radical: celui qui consacre le triomphe final de l’égoïsme.