Quelle responsabilité civile?

Le débat est ancien: Machiavel avait affranchi le lien politique de toute transcendance, principalement religieuse, pour le situer dans l’ordre immanent et pragmatique de la cité. Montesquieu et Rousseau cherchèrent quelle forme de démocratie, représentative ou directe, qualifiait le mieux le lien politique des citoyens entre eux-mêmes, ou entre eux et la cité. Tocqueville développa les termes d’une égalité des conditions et la méfiance à l’égard des hiérarchies. La responsabilité du citoyen porte sur le choix des fins de son groupe d’appartenance, autant que sur l’autogestion libre des moyens.

Dans le choix des fins, la responsabilité civile est de plus en plus mince. Face à l’actuel déficit de citoyenneté, au despotisme d’une majorité qui devient souvent minoritaire dès après son élection, le repli sur soi des élites, l’impuissance des partis à prendre en charge les problèmes sociaux, entre autres le chômage, fait que la démocratie n’est plus garante d’une émancipation de l’homme, mais tout au contraire produit son asservissement.

Le véritable enjeu de la restauration de la responsabilité citoyenne est d’échapper à la " morale des esclaves " qu’avait vilipendée Niezsche. Le statut de victime libère la honte liée à la culpabilité de complicité. Ceci est extensible à toute forme de persécution. Y compris l’auto-persécution volontaire, masochiste. Tout le monde recherche ce statut de victime, et fuit ses responsabilités d’acteurs du système. La dialectique entre responsabilité et culpabilité amène à cette autre dialectique entre victimisation et haine de soi.

La philosophie nietzchéenne, et à sa suite la psychanalyse, ont combattu l’idée de péché, c’est-à-dire l’idée de l’irresponsabilité de l’homme dans le mal dont il est le jouet/sujet. Car s’il n’y a plus responsabilité de l’humain, tout est permis, dans un égoïsme absolu, un mépris total, une volonté d’accaparement et de domination. Face au surgissement de son crime, l’humain est pris d’un vertige de mort. Il se pense soudain in-humain. Il ne retient que l’in-humain de son humanité première.

Le critère ultime d’une restauration de la responsabilité civile citoyenne serait son aptitude à réduire les tensions, à résoudre les crises, à apaiser la peur. Avant de re-définir des fins collectives.

Quant à l’autogestion des moyens, la liberté n’est plus pensée qu’en tant que latitude de faire tout ce que la loi n’interdit pas: cette liberté-là est pure postiche. Libres de cette façon, vous n’êtes pas quelqu’un qui fait ce qu’il veut mais quelqu’un dont plus manipulateur, et plus puissant, plus démago fait ce qu’il veut. La liberté véritable est dans la responsabilité de ses actes; non pas dans faire ses quatre volontés même lorsqu’elles ne nuisent pas à celles d’autrui. Ce que veulent le plus grand nombre, ce n’est pas la liberté, et les responsabilités, c’est la sécurité et le confort. Car la liberté est liberté de la vie et de la mort. La liberté est faite précisément d’insécurité quant aux conséquences de ses actes.