Atomisation sociale

La prospérité libérale est la source de l’asservissement à un bonheur factice.: Les appareils de soumission (ordinateurs, télévisions, voitures) exercent leur dictature d’objets de consommation. Simultanément les tromperies de la démocratie libérale sont de plus en plus apparentes: quelle représentation et quelle délégation du pouvoir ont véritablement cours? N’est-ce pas l’illusion égalitaire qui domine l’école, l’entreprise, l’administration? Contrat social, pacte républicain, union nationale: autant de termes pour la même entourloupe consensualiste et démocratique. La démocratie est devenue elle-même objet de consommation: non seulement certains publicitaires vendent du président de la république comme de la savonnette, mais le plus formidable est que les citoyens en achètent.

Les nouvelles technologies vont-elles nous sortir de la crise, non seulement crise économique mais aussi crise morale? L’économie est de moins en moins basée sur des ressources matérielles (terre, machines, etc) et de plus en plus sur des ressources immatérielles (connaissances, informations notamment financières, etc). L’information (bien immatériel par excellence) se créant par l’usage, le pouvoir se déplacerait du producteur vers le consommateur: cette information consommée n’a aucune valeur ajoutée. La seule information valorisable sera toujours détenue par les entreprises (brevets, cours, etc) et par quelques acteurs publics (situations militaro-industrielle, déplacements, etc). Mais rien de tout ceci ne sera accessible sans coût.

Les nouvelles technologies vont seulement accélérer le déclin des pouvoirs, économique et militaire, qui ne survivrons qu’encore un peu à leur impuissance. Le Prince moderne dirige déjà en temps réel (abolition du temps et unification de l’espace) un assaut militaire. De même que la hot-moné circule en temps réel tout autour de la planète: c’est l’introduction de l’électronique qui permet le déchaînement de ces pouvoirs gigantesques, tant économique que militaire. Et sa dématérialisation autorise tous les abus: il n’y a plus de loi ou de barrière internationale pour ces mouvements.

Les machines modernes collaborent anonymement sans nécessité de partager leurs destins, agissent sans aimer ou haïr, s’assemblent en vastes réseaux transnationaux sans se connaître. En revanche, seule la nécessité vitale suscite l’association humaine, seuls l’amour ou la haine peuvent engendrer l’action efficace, seule la curiosité de connaître entraîne la concentration des individus et seul l’étonnement, depuis Aristote, suscite la réflexion philosophique. Plus l’homme s’individualise, plus il devient autiste. Plus il se rapproche de la machine, plus il se mécanise; il est erroné de croire que c’est la machine, par de pseudo-langages et une soi-disant intelligence artificielle, qui se rapproche de l’homme: c’est l’homme qui se rapproche de la machine.

Comment vont évoluer le chômage, et surtout la perception du chômage? La lettre de licenciement a remplacé la lettre de cachet, c’est l’arbitraire du marché faisant suite à l’arbitraire du Prince. Le Marché est devenu la puissance tutélaire, pour tous les orphelins de père (l’Etat) et de mère (l’Entreprise) donc de fait puissance fatale et providentielle. Le marché, c’est l’exploitation sans loi (mais pas hors la loi) des plus faibles, c’est l’increvable asservissement dans lequel même les plus faibles, lorsqu’ils sont totalement laminés en SDF, s’y retrouvent parce qu’assistés.

Le chômage est seulement perçu comme un temps inutile socialement. C’est soit un temps de non-travail réparti inégalement entre individus, c’est-à-dire un temps stérilisé; soit un temps disponible pour des activités sociales non reconnues, socialement et économiquement. Ce type d’activités est décelable dans les tâches confiées aux individus en activité d’insertion (du type CES) et qui l’étaient auparavant à des sociétés de service (rarement) ou à des associations: il s’agit de travaux d’amélioration du paysage urbain, de nettoyage, voire d’assistance basique dans les transports en commun, par exemple. Tout type d’activité marchande à très faible rentabilité, mais à forte utilité sociale.

Pendant ce temps tous les reportages télés sur les banlieues parlent de toxicomanie, de violence, de prostitution, mais jamais de solidarité, d’entraide, de joies partagées. En associant précarité et pauvreté aux phénomènes de chômage, de racket, et autres malheurs urbains, sans attribuer les liens de causalités et donc un début d’explication sociologique, les médias entretiennent une image fausse de la misère. Enfants de la haine, jetez donc des pierres aux journalistes qui viennent filmer dans vos banlieues: votre malheur, c’est aussi eux! C’est à cause d’eux que la misère est perçue comme pathologique, non comme un fait social normal dans une société inégalitaire!

Le monde est face à l’absolutisation d’une pensée, le libéralisme, portée jusqu’à l’incandescence d’une passion aveugle, en vue d’une conformisation totale des esprits: les intérêts économiques sont redoutables lorsqu’ils tombent aux mains d’une conviction d’absolu, aussi gigantesque et démesurée que la poursuite du bonheur.