Crise de la légalité, mutation de la légitimité

Crise vient du verbe krisein, signifiant décider. Le mot grec a donné: discrimination, critique. Etymologiquement, la crise juge et partage les lignes de force et les trajectoires. Une crise est donc un carrefour, une branche dans un arbre de décisions. Cependant le choix politique est de moins en moins une décision, car l’action politique est de plus en plus aveugle et l’homme politique connaît de moins en moins les résultats de son action (ce qui par ailleurs ne l’aide pas vraiment à agir de manière responsable...). La crise est une décision dans l’incertitude. La crise n’est pas une rupture d’équilibre, avant de trouver un nouveau point d’équilibre, car il n’y a plus d’équilibre nulle part. Il faut se faire funambule.

L’Etat, selon la définition de Max Weber, serait détenteur de la violence légitime. Mais n’est-il pas plutôt seulement détenteur de la violence légale, qui ne serait que très épisodiquement légitime? La crise du lien social n’est que la crise de la légitimité de l’Etat, que cette légitimité soit assise sur la redistribution sociale des richesses ou sur de traditionnelles fonctions régaliennes. L’urgence à réformer l’Etat, c’est l’urgence à refonder sa légitimité, pour restaurer le déficit du lien social.

L’Etat doit redevenir d’urgence redistributif: de 1980 à 1995, le PNB français a crû de 30%, malgré la crise. Les retraites sur la même période, de 4%, le revenu des actifs de 0,5%: le partage des richesses produites n’a pas profité au travail, ni au social. En outre tous les emplois dont la productivité est trop basse, ne sont pas créés. Le tiers-secteur, surtout à orientation sociale (associations caritatives, mutuelles, etc), est le premier pénalisé par ce phénomène. L’enrichissement de la Nation a profité à des capitaux qui ne sont plus nationaux depuis belle lurette, mais qui tournent tout autour de la planète en quête d’une rentabilité financière .

Mais bien qu’à l’affaiblissement des Etats faisant bien sûr le lit des conflits, correspondent des mouvements de rétro-action, à travers des tentatives de réforme de ces Etats, ces mouvements ne font souvent que renforcer l’affaiblissement en rendant plus évidente encore l’impuissance de ces Etats à résoudre le problème de fond, à savoir la crise de leur légitimité. La légitimité de l’Etat fut religieuse avant d’être économique. Elle s’incarnait dans un Prince et sa virtu. Elle ne parvient plus qu’à grand peine à s’incarner aujourd’hui dans une administration et dans une fonction redistributive de richesses.

Les gouvernements trépassent, quand les grands crocodiles de la technocratie passent. Tapis dans leurs marigots ministériels, ils ont si peu d’imagination qu’ils proposent et imposent toujours les mêmes vieilles billevesées libérales qui n’ont jamais fait la preuve de leur efficacité aux pauvres politiciens en transhumance ministérielle.

L’oppresseur technocratique se pose toujours en protecteur de l’administré-justiciable-usager-client. Le proxénète et le racketteur protègent leurs victimes comme l’Etat mystifie ses citoyens. L’Etat à travers certains de ses monopoles, EDF, SNCF, La Poste, Télécoms, s’assure des sur-bénéfices au détriment de la collectivité. Comment pourrait-on ensuite empêcher Générale des Eaux, les grandes banques (BNP, Crédit Agricole ou Crédit Lyonnais) et les assurances de s’entendre entre elles pour mieux saigner la bête? La corruption de l’Etat est le point culminant du culte de l’argent. Par exemple, à quoi sert au législateur d’étendre le délit de blanchiment de l’argent aux fonds issus de " la délinquance économique organisée " lorsque simultanément les obligations de transparence des marchés publics inférieurs à sept cent mille francs sont allégés? Pour financer une campagne électorale, le plus petit élu de province n’a qu’à pratiquer le saucissonnage de ses marchés. Trop de lois tue la loi. Et tout contrôle par la même occasion.

La légitimité de la libre entreprise? Le commerce mondial est infesté par l’hypocrisie des nantis. Comment certaines marques de luxe peuvent-elles chasser la contrefaçon dans les pays du Tiers Monde lorsque leurs produits sont fabriqués dans ces mêmes pays et seulement étiquetés (d’un crocodile ou d’un double C) en France. Il faut se souvenir que c’est Monsieur de Colbert, le mercantilisme triomphant, qui en France favorisa l’industrie du luxe. Et constater que le colbertisme constitue le combat d’arrière garde de la légitimité étatique.

Dans ce contexte d’un Etat de plus en plus illégitime, d’un pouvoir de plus en plus impuissant à réguler l’économique et d’une doctrine de gouvernement qui n’arrive plus à déguiser l’égoïsme de quelque-uns et la disparition de toute volonté redistributive de ses élites, est-il vraiment étonnant qu’en 1986, il y ait eu 35 députés Front National à l’Assemblée Nationale. Le fascisme est soluble dans la magouille et le suffrage universel, il est en cela démo-compatible. Lorsqu’en 1988, l’on est revenu à un mode de scrutin imposant silence à ces gens-là, la classe politique dominante a pris le risque de créer un magnifique et gigantesque refoulé, c’est-à-dire un non-dit susceptible un jour d’exploser violemment, d’être exhibé, libéré? Mais à l’opposé, accepter qu’il y ait un seul élu Front National c’est accepter que ce parti ait une légitimité... Un jour ou l’autre, la société française fera une de ces névroses fascistes dont elle a l’habitude (Boulanger, de la Rocque, etc), malgré la thérapie de groupe que seraient des élections nationales, c’est-à-dire présidentielles ou législatives, réellement représentatives.

Le débat assimilation/intégration porte sur l’idée d’une Nation française que doivent rejoindre ceux qui vivent sur le sol de France (jus solis). Au lieu de s’identifier à une seule ethnie (sur le modèle allemand du jus sanguinis) l’Etat en France tente de toutes les transcender en les englobant dans la Nation. Certaines se démarquent de cette attitude en plaidant des aménagements à cette intégration égalitaire et laïque, qui n’a jamais véritablement fonctionné historiquement c’est-à-dire qu’elle est restée de l’ordre de l’idéal à atteindre.