Le contrôle social, en tant que conditionnement pavlovien des comportements, peut-il obtenir d’un humain le dégoût physique de la violence? Cela revient à réduire l’humain à une " Orange Mécanique " c’est-à-dire à une anomalie naturelle. Que deviendrait-il ainsi désarmé et décervelé face à la violence sociale? Une victime, tout simplement. C’est ce que nous dit le livre d’Anthony Burgess. Alors plutôt que de gouverner des êtres frustrés et à la violence refoulée, le pouvoir politique utilise la peur comme mécanique de surveillance intime. Le seul fait qui nous empêche de voir la peur comme principal instrument de contrôle social en démocratie libérale, c’est la langue de bois du consensus heureux, le conformisme bien-pensant, la mesquinerie égoïste du " ça n’arrive qu’aux autres ".
Mais il y a un effacement de plus en plus accentué du sens. La création artistique est mercantilisée et la conscience est passée par pertes et profits. L’oppression de la séduction, l’oppression meurtrière douce, l’oppression taxe les rêves et les désirs par la TVA, et subjugue ses victimes à coup de télé-matraques ludiques. L’anesthésie sera pourtant sans réveil; l’aliénation, celle qui rend l’individu étranger à lui-même, fait de chacun un être qui cesse d’être le sujet de ses actes et de ses pensées: acquiescement et abandon totaux à la sujétion. Toute velléité de résistance est recyclée (le terrorisme libertaire n’a jamais fait aussi bon ménage qu’avec l’idéologie où l’absence de morale est l’unique éthique, à savoir la non-pensée mercantile).
L’esclave, esclave de ses passions, esclave de sa peur, se doit d’asservir la femme à son plaisir, l’enfant à son narcissisme, les chômeurs et les crève-misères à leur oisiveté. De là vient la grande démagogie de la publicité.
L’empire de la marchandise régente l’apparent (l’extérieur des choses) et le dedans (l’intérieur des consciences). Il doit vider celle-ci, décerveler le consommateur-producteur et le rendre docile. L’appétence est une nécessité vitale au commerce d’où les débordements sexuels, les crimes par allégresse, les guerres pour conquérir les marchés, l’engraissage hypnotique des foules, la dépendance des opiomanes décervelés, trépanés de tout sens critique. Leur seul maître est ce que leur disent leurs baigneurs. Il y a un immense lessivage des têtes par avilissement des songes et effacement de la poésie. C’est une cautérisation sociale permanente, une prophylaxie sociale par la persécution douce, une tentative inaboutie et vaine pour apaiser la douleur d’être.
Le ludisme gouverne les esprits, il n’y a rien là de plus politiquement correct. Il faut tarir la culture de tout sens et le remplacer par la sensation pour garantir au marché des consommateurs dociles. Le progrès était tyrannique mais il était encore de notre époque; désormais la tyrannie est futuriste, cinématographiquement lyophilisée. L’absence de sens d’un cinéma régressif, redevenu art de faire, au-delà des stéréotypes (sourire et sexe) des trucages (images virtuelles, morphingue) et des poncifs (extra-terrestres, supériorité de la machine) signe la soumission joyeuse de l’intelligence humaine aux tyrans du sexe, de l’argent et de la violence.
Le contrat social imaginé par Jean-Jacques Rousseau n’a jamais été explicite et n’a même jamais été traduit dans une quelconque constitution ou loi. Le seul véritable contrat social sur lequel repose la démocratie libérale, c’est la recherche du plus grand bien-être, c’est-à-dire de la plus grande jouissance possible. La contrainte sur les corps permet le cannibalisme médical, le proxénétisme de masse, l’obsession de la sécurité. La contrainte sur les corps est le stade concomitant à la contrainte sur les esprits. Mais le principe de jouissance a définitivement mécanisé l’homme à l’intérieur du cadre social de la démocratie libérale.
Car la machine-ordinateur est considérée comme la dernière apparition divine. La technique est perçue comme la voie de rédemption de l’humanité, un idéal à atteindre. Recréer l’homme dans la machine, afin de substituer la machine partout où il y a l’homme. Ou associer intimement homme et machine pour faire de celle-ci une complète prothèse à celui-là. Le béhaviorisme voulait un monde où les gens soient automatiquement -comme des machines- bons, réalisant en cela le présupposé cartésien selon lequel l’homme est une machine. Un tel idéal social ouvre la porte à toutes les dictatures, du Meilleur des Mondes à l’Eglise de Scientologie. Les hommes modernes vivent tels des automates, c’est-à-dire des machines asservies. Seuls la poésie et l’imaginaire pourraient les libérer de cette servo-mécanique. Mais en veulent-ils encore?