Les médias et l’art de l’envoûtement

La pensée unique existe. De même qu'il existe une pensée molle, c'est-à-dire comme des idées sans tête d’un monstre à mille têtes, qui n’est autre que le Léviathan. La guerre n’est pas le fruit de quelques esprits dérangés. Elle est l’avorton de ce monstre et la peur molle est sa frangine.

L’imaginaire de la peur molle est notre dernier imaginaire, toute autre poésie a disparu à la trappe de la publicité. La peur est figurée, mise-en-scène et en images, médiatisée. La peur est soumise à un filtre déformant, amplificateur et réducteur, c’est comme un gros-plan sur écran géant d’une tête Jivaro. Le groupe est producteur de ses images, liées à un contexte historique, social et culturel. Les machines à produire de la peur sont multiples: on y compte l’Etat, l’Entreprise, les Eglises, ceci à travers leurs luttes de pouvoir c’est-à-dire d’asservissement. La peur est la plupart du temps imaginaire et n’est phénomène émergent à la conscience que dans l’urgence.

Dans cette mise en scène de la peur molle, il existe une perversion des distances, proximité du lointain et éloignement du proche, tandis que l’unique réalité appartient à ce qui est médiatisé, et que le reste n’existe pas. Mais tous ces maux-mots sont connus, ce sont ceux des médias contemporains. La mise-en-scène de la peur utilise toujours les mêmes vieux procédés d’intimidation et de provocation, de propagande et de désinformation: la tragédie de Timisoara, dont le nom apparaissait en haut à droite de toutes les cartes d’ex-Yougoslavie, n’a malheureusement servi à rien.

Je citais en introduction le souvenir d’une roquette musulmane tombée sur l’orphelinat musulman de Mostar Est: c’était une certitude, des faits avérés. En revanche l’affaire de l’obus tombé sur le marché Markale de Sarajevo restera certainement sans réponse. Ce qui est troublant est qu’il fallait absolument des victimes au gouvernement bosniaque, à ce moment-là, pour internationaliser véritablement le conflit. Ceci n’est qu’un constat de la manipulation à laquelle tout pouvoir dans son cynisme le plus absolu est prêt à se livrer. C’est dit dans un moment de doute intense et sans esprit polémique.

La télévision est la première institution, depuis l’Eglise au Moyen-Age, a parvenir à mobiliser autant de personnes, simultanément, aussi longtemps (24 heures par semaine en moyenne) et surtout aussi passivement. Surtout ne pas croire que l’interactivité des ordinateurs va résoudre le problème. L’interactivité permet de seulement sélectionner le programme de son décervelage, non d’être acteur de sa culture.

La télévision génère de la peur et simultanément vaccine contre celle-ci: c’est comme un phénomène de mithridatisation à la souffrance humaine aperçue à travers l’écran. Mais l’Histoire est nécessairement tragique. Pour tous, pas seulement pour les autres, ceux derrière l écran.

L’instantanéité liée aux médias est proprement hallucinante. Si le Pape se casse la figure dans sa baignoire, on le sait seulement quelques minutes plus tard. Si votre voisine se tue dans l’escalier de votre immeuble, vous pouvez ne le savoir que trois jours après. La télévision est un média de l’instant : plus c’est loin, plus c’est immédiat, plus c’est émotif, et donc larmoyant, plus l’audimat est bon. Cette recherche de l’exotique instantané et obscène est permanente. La démocratie a perdu tout sens critique vis-à-vis de l’image. Précipitation et non-réflexion sont symptomatiques de cette érosion du sens.

La télévision reconstruit le réel. Le poète l’a bien remarqué dont c’est le fonds de commerce. Mais il ne se leurre pas d’une pseudo-neutralité, ainsi que le font tant de pisse-scoups. Le réel est reconstruit par la télévision selon des catégories mentales immuables (choix des plans, sélection des événements, entretiens) dont l’une d’elles est la peur. Ces catégories ne sont bien sûr que le reflet des fantasmes et des obsessions d’un groupe social donné à une époque donnée.

La télévision est également un média simplificateur du réel: une demi-heure de journal télévisé correspond en nombre de mots à une page d’un journal de presse écrite. La télévision doit donc choisir ses sujets, c’est-à-dire censurer. Il y a une quinzaine de sujets abordés par un journal télévisé contre environ une centaine dans un journal de la presse écrite. La démocratie médiatique souffre de cette simplification.

Le faux et l’usage du faux a de tout temps été: le Saint Suaire et le culte des reliques, la Donation de Constantin, la dépêche d’Elms, le Protocole des Sages de Sion. Timisoara ou la guerre du Golfe ne sont qu’une actualisation de cette politique de déguisement de la vérité. Il n’y a pas une vérité, mais plusieurs points de vue véridiques et honnêtes sur les mêmes événements. Souvent n’est retenu par l’Histoire que le point de vue du plus fort.

Les relations entre médias et politique sont de plus en plus incestueuses. Il n’y a certes pas de démocratie sans médias, bien qu’il y ait de plus en plus de médias sans démocratie. Une minorité fabrique l’opinion publique. Qu’une majorité croit faire sienne librement. Notamment à travers le suffrage universel. La pseudo-loi de la majorité n’est en réalité que la loi du nombre, c’est-à-dire la force brute du plus grand nombre. Et pour fabriquer cette opinion, les appareils médiatiques sont les plus puissants.

Mais est-il normal en France que la télévision soit entre les mains d’entrepreneurs de travaux publics ou de distribution d’eau qui vivent plus que bien des marchés publics et qui négocient avec les politiciens qui les font vivre, leur passage à l’antenne devant leur assurer certaines facilités médiatiques dans la course à l’élection: il y a comme une confusion des genres et du trafic d’influences dans l’air.

Il existe d’autres choix pour la télévision que ceux qui sont faits actuellement: il faudrait rechercher la mise en perspective historique et la continuité des thèmes, rechercher la spécialité parmi ceux-ci, ainsi que la diversité et le pluralisme des intervenants. C’est une exigence culturelle à laquelle la télévision doit faire face. C’est éduquer les citoyens à critiquer l’image comme ils sont éduqués à lire un texte, non les abrutir. Cest développer conjointement l ’écrit et l’image par le multimédia, et ne plus séparer l’un et l’autre en les opposant.