Nous nous trompons déjà sur nos guerres prochaines. Elles seront civiles, et non nucléaires. Elles seront totales, c’est-à-dire d’extermination. Leur préfiguration, c’était Sarajevo-Troie. Les guerres à venir seront des guerres urbaines entre bandes maffieuses, sans participation d’Etats constitués, où certains groupes jugeront que leur survie est incompatible avec celles d’autres groupes.
Pourquoi civiles, c’est-à-dire urbaines? En 1995, 32% de la population des pays du sud sont urbanisés. En 2025, 57% le seront. Dans des mégalopoles insalubres en plein effondrement social et exploitation économique. Jusqu’en 1945, les flux migratoires se faisaient du Nord vers le Sud. Ils se sont inversés, et le rapport démographique entre Nord et Sud est de 1 à 5 aujourd’hui, il sera de 1 à 8 en 2025: le Sud devient une zone de hautes pressions démographiques et urbaines.
Le monde est comme l’univers en expansion: des galaxies-continents qui s’éloignent de plus en plus les unes des autres. L’Afrique qui représente 12% de la population mondiale ne détient qu’1% du PNB mondial. Mais c’est une expansion-dérive infinie dans un espace fini, la Terre, qui génère ce risque croissant d’explosion. La pauvreté (urbanisation, croissance démographique, famine, sécheresse) et l’acquisition des ressources (espace, nourriture, eau) engendrera de plus en plus de conflits civils. La pression démographique et le problème foncier au Rwanda sont pour une grande partie à l’origine du génocide de 1994.
L’asservissement de la campagne à la ville, du paysan-païen c’est-à-dire le paganus, au bourgeois-marchand, va croissant partout dans le monde. Les relations hommes des villes et hommes des campagnes ont toujours été celles d’une guerre de domination. Certains répètent à l’envie des salades comme " La terre, elle, ne ment pas ". L’asservissement de la campagne à la ville, en Occident, avait été marqué par l’émergence d’un homme idéal, le mercanti, enrichi par l’échange, pur intermédiaire et simple comptable usurier. L’idéologie de cet homme idéal était le mercantilisme, la comptabilité domestique érigée en science économique. Ses idées simples avaient favorisé l’industrie d’exportation dans des pays ruraux à 80 % et par là avaient permis de délaisser progressivement l’activité agricole. Le libéralisme des physiocrates avait poursuivi dans la même voie en constatant que la proto-industrialisation et la révolution agraire pouvait enrichir la révolution industrielle. Du mercantilisme au libéralisme, c’est toute l’histoire du développement économique qui resurgit, et à travers elle, l’histoire du bras de fer entre villes et campagnes. Aujourd’hui encore la figure du paysan fait plus peur à la classe politique que la figure de l’ouvrier, que l’on suppose mieux asservi.
En Occident, dans ce processus malgré tout valorisé d’urbanisation, l’exclusion tient une place croissante. C’est un phénomène urbain qui prend place dans un contexte croissant d’insalubrité, de densification, de déclassification des populations. L’Europe (hormis l’Angleterre) ne connaît pas encore de quartier monoethnique à l’américaine. Les ghettos noirs américains sont leaders sur leur créneau : taux de chômage élevé, forte criminalité, absence des services publics et mono-économie de la drogue. Mais peu à peu l’Europe rattrapera son retard, pas de souci.
La société mondiale s’urbanise de plus en plus et donc uniformise ses modes de vie. Simultanément la pouvoir politique se fragmente en une multitude d’Etats souverains et tombe dans l’anomie. En effet depuis un siècle, la forme étatique d’organisation du pouvoir s’est propagée partout dans le monde. Les différentes vagues de création d’Etats sont toutes consécutives aux mouvements de décolonisation. La dernière en date est le démembrement de l’empire soviétique. En 1938: il y avait 60 Etats. En 1995, il y en a 194. Ce mouvement semble aujourd’hui arrêté. Mais il provoque, de par le caractère souverain reconnu à tout Etat, une évidente atomisation de la puissance publique à l’échelle mondiale. Dans des organisations internationales telles que l’ONU ou la Communauté Européenne, les petits Etats (selon des critères de population, de puissance économique, etc) ont le même poids politique et décisionnel que les grands Etats.
La fragmentation politique mondiale en Etats de plus en plus petits est le résultat d’une pratique de domination. Il en fut ainsi de la doctrine diplomatique anglaise de l’équilibre européen, qui suscita tant de guerres en Europe, par les coups d’arrêt successifs à la puissance autrichienne, à la France de Louis XIV à Napoléon, à Bismarck, à Hitler. Les Américains se sont érigés en dignes héritiers de cette doctrine, en l’appliquant à l’échelle mondiale, notamment en Asie (Corée, Vietnam) ou au Moyen Orient (Irak/Iran). Cet équilibre est toujours un équilibre de la menace dans lequel le régulateur favorise, de manière strictement égalitaire, un Etat contre un autre. En tant que champ clos d’affrontements entre Etats, notamment parce qu’aucun d’entre eux n’a jamais été assez puissant pour l’emporter complètement (ni Charlemagne, ni Charles Quint, ni Napoléon, ni Hitler) l’Europe fut la matrice de la guerre civile (guerres de religion, guerre de succession d’Espagne, guerre de Trente Ans, etc), qu’elle exporta ensuite en guerres mondiales.
Cependant après avoir été le centre de la guerre, l’Europe est devenue le centre de la paix (1945-1991). La guerre civile européenne s’est dès lors fragmentée en guerres coloniales, puis post-coloniales en se délocalisant vers le Sud. Avec l’effondrement de la dissuasion nucléaire en Europe, le mouvement Nord-Sud va se renverser Sud-Nord et la guerre civile reprendre pied en Europe: c’est ce qui a commencé en Bosnie. Et c’est ce qui guette la Padanie, la Belgique, l’Irlande, l’Euzkadi, etc.
Il existe une guerre civile mondiale. Elle ne s’est pas encore vraiment structurée, et n’a surtout pas pris forme de bataille. La bataille, en tant que lieu d’affrontements et de violences paroxystiques, ne sera pas la forme-épicentre de la guerre civile universelle. Il n’y a plus d ’Ecole de Guerre pour apprendre à mener ou contrer la guerre civile universelle. Celle-ci se mène sans bataille, par diffusion de la violence en dehors de toute cristallisation spatio-temporelle. Les violences peuvent se structurer en bataille rangée sous la pression de la peur: ghetto de Watts ou Grozny ou Sarajevo. Mais la guerre moderne se mène sans bataille géométrique et sans conquête. La finalité de la guerre est devenue pur massacre et pur pillage. Dans ce cadre d’analyse, des conflits non-traditionnels se surajouteront aux conflits traditionnels: ils porteront sur l’identitaire, sur l’ethnicité ou la religion, ou encore se situeront entre travail salarié raréfié et système de sécurité sociale en déliquescence, entre tenants du développement économique exponentiel et ceux de la préservation-restauration de la nature ou encore opposeront les partisans de rôles différenciés ou non entre sexes. Les conflits sociaux continueront d’être source de violence. Jusqu’à présent la violence a été limitée à des conflits de marginalité: émeutes raciales, par exemple aux Etats-Unis à Los Angeles, émeutes xénophobes en Allemagne ou émeutes de jeunes dans les banlieues françaises. Mais la guerre civile universelle se développe, elle sort de plus en plus souvent de ses cadres pour apparaître à des endroits inattendus. Elle s’uniformise par et grâce à une médiatisation elle aussi universelle qui lui donne une audience qu’elle n’avait pas auparavant.
Une des principales perversité de la guerre civile réside dans sa manipulation des médias. La guérilla consiste à mettre l’adversaire en contradiction éthique, c’est-à-dire à créer un double-lien entre ses méthodes de répression et son idéologie: par exemple, entre l’usage de la torture par les Français en Algérie, et leur prétention à être la patrie de la Déclaration des Droits de l’Homme. Par exemple l’Intifida. Il y a les remontrances de l’opinion publique internationale, via l’ONU, ou aujourd’hui via Internet, qui est la strat&eacue;gie du Sous-commandant Marcos. C’est partout la même stratégie de la tension, employée par les islamistes en France concernant le voile pour les jeunes filles: semer le doute et la discorde parmi les adversaires.