La nouvelle guerre de Troie aura bien lieu

La guerre de Troie est guerre civile et simultanément guerre mondiale: guerre mondiale entre deux coalitions rassemblant la totalité du monde connu et guerre civile entre tribus de même langue grecque, donc non-barbares. A l’instar du monde de l’Iliade, le monde d’aujourd’hui est devenu un village global, une Cité-Monde. Et toute guerre, comme la guerre de Troie est devenue guerre mondiale et guerre civile.

Troie est entrée dans une temporalité mythique comme récit fondateur de toutes les batailles, ainsi que d’un code de la guerre civile. Depuis la ruse d’Ulysse qui fit construire une idole en forme de cheval, les villes assiégées, du point de vue grec, ne peuvent être prises que par la ruse ou la trahison. De même que risque de l’être notre monde moderne face aux forces du désordre qui l’assiègent. Les villes sont devenues le lieu de toutes les guerres: car les populations sont les enjeux, la guerre doit les trier et exterminer les pas-bons. Les populations, et non plus les territoires qui sont découpés en pays utile et pays abandonné, ou terrae incognitae. La ville, de tout temps a été lieu de fracture sociale ou ethnique, de rencontre entre l’archaïsme paysan (descendu de ses montagnes au marché) et la modernité de l’intelligentsia occidentalisée.

La guerre de Troie a pour cause une femme, mais c’est la division des Dieux entre eux sur le sort de Troie qui obligea pendant neuf ans les Achéens à faire le siège d’Ilion. Les Dieux, et plus particulièrement Héra contre Zeus, se chamaillent à l’instar des hommes: telle est la première explication des sources de la guerre civile. Une sorte de fatalité ménagère divine. Mais il y a aussi et surtout l’honneur, c’est-à-dire la contrainte du groupe sur l’individu, à la source de sa vengeance. Du sang pour sang. Bien que celui qui se venge sache d’avance dans quelle issue il se met. La vengeance est une des mécaniques de la guerre.

La seule raison apparente à la guerre de Troie est le rapt d’Hélène. Mais le récit d’Homère commence sur un autre différend, celui entre Achille et Agammemnon et dont l’origine est une affaire de femmes. Agammemnon rend la liberté à Chryséis pour adoucir le courroux d’Apollon et va voler Briséis, le butin d’Achille. La guerre est explicitement une guerre de prédation, de butin à rafler, y compris entre alliés. Le seul moyen pour qu’elle s’arrête serait la restitution de tous les objets et des femmes enlevées.

Car la guerre civile est au coeur du problème moderne du partage de la richesse, qu’on l’appelle plus-value (marxistes) ou valeur ajoutée. De moyens légaux de partage (représentation, négociations salariales, etc) il y a un glissement progressif vers des moyens de plus en plus illégaux (rapt, corruption, maffia, etc).

La guerre civile et la guérilla urbaine désignent la même chose: la ville comme lieu de conflit. Comme si la civilisation (civis) ne pouvait être que violente, en guerre intestine permanente. La guerre civile est la dernière menace que l’Occident (la nouvelle Rome) se soit donnée, son dernier ennemi. La fracture sociale, la redécouvertes des nationalismes et des régionalismes en Europe, l’ethnicité et l’éparpillement religieux. Cette menace est le lieu de la servitude volontaire renouvelée.