La peur est d’expérience commune, elle est donc omniprésente. Les Anciens l’avaient divinisé sous les formes de deux déesses: Deimos (la Crainte), Phobos (la Fuite), et plus tard le Grand Pan. La peur est éternelle: elle vit dans le fracas de l’orage, qui parfois ressemble tant au bruit du canon, la profondeur des bois sombres, les côtes d’une mer en furie, les nuits sans lune propices aux attaques et surtout elle loge tout au fond du coeur des hommes. Elle est contagieuse parmi les troupeaux de moutons (Pan) et les troupes au combat. Elle est nécessairement superstitieuse: la peur des ténèbres se traduit par la peur que le soleil ne revienne pas le lendemain, ce qui appelle un exorcisme en réponse. Elle est également phantasmatique car l’humain, au contraire de l’animal, possède des capacités imaginatives illimitées qui sont à elles-seules le puissant moteur de ses propres effrois: nul besoin d’un support matériel à la peur, elle peut agir sans motif réel. De ce point de vue le monstre du Léviathan représente dans l’oeuvre de Thomas Hobbes la société dans sa dimension de somme des peurs individuelles réelles et phantasmées. C’est le fruit de l’imaginaire d’un groupe, le peuple juif à l’époque de Job, une figure mythique de ses peurs.
Le mythique n’est pas le fictif, mais l’historique d’un temps primordial circulaire, d’un illud tempore. Le mythique peut être littéraire, il procède avant tout du sacré. La tragédie de la révolte est universelle; mais traité différemment d’une culture à l’autre.
De toutes les tragédies grecques, Antigone fonde le mythe du refus de l’ordre injuste et de la peur dont celui-ci abuse. Antigone contre Créon concentre cinq antagonismes homme/femme; jeunesse/vieillesse; vie/mort; humain/divin; individu/société. Ce sont des valeurs masculines, le devoir, notamment envers la polis, contre des valeurs féminines, le pardon. Pour Antigone, les cadavres sont innocents. Créon est-il juste ou haineux, Sophocle ne prend pas position dans ce conflit. La réconciliation pourrait être le sommet du tragique, mais Sophocle l’évite génialement, en une parfaite catharsis et une éthique de l’apaisement.
Pour les Grecs anciens, il était possible de mourir deux fois. L’homme mort au combat peut être laissé en pâture aux corbeaux et aux chiens, à l’humiliation de l’ennemi.. Si le guerrier mort n’est pas brûlé au bûcher ou enseveli, il ne pourra rejoindre l’Hadés. Comme il y a communication supposée entre monde des vivants et monde des esprits, l’homme primitif craint par dessus tout que l’âme d’un mort ne tente de revenir parmi les vivants. Tout rite funéraire a pour but de faire passer l’âme du mort de manière définitive dans l’après-mort. C’est l’existence ou non d’un rite funéraire qui sert à définir le degré d’hominisation des squelettes fossiles découverts. Il est donc possible de penser que la peur est consubstantielle à la condition humaine depuis son origine. Certains rites de sacrifice humain peuvent avoir eu pour but de maintenir l’âme du défunt dans un entre-deux d’où elle viendra hanter les vivants en cas de transgression: telle la femme enterrée vive à Tchiléo, un petit coin du Kasaï au Congo-Zaïre, sacrifiée pour fonder la paix entre plusieurs tribus.
Pour posséder de l’efficace, les figures mythologiques de la peur (loup-cannibale, monstre hypersexué, etc.) que ce soit dans les contes pour enfants, les cosmogonies primitives ou les films d’horreur, doivent comporter son exorcisme afférent. Mais surtout, l’universalité d’un mythe tient à ses lectures symboliques polyphoniques: le meilleur exemple en est le mythe d’un dieu sacrifié par/pour les hommes et qui s’en partagent la chair.