Quel rôle joue l’Etat dans la guerre? Quel rôle joue la guerre dans la consolidation d’un Etat, telle que celle de l’Etat bosniaque, à travers sa police dépenaillée, son armée de bric et de broc, ses douanes chicaneuses? Car la question peut-être retournée. Et la réponse à l’origine de la guerre tient alors dans le rôle que joue la guerre dans l’émergence de ce mode d’organisation appelé " Etat ". Dès lors quelle attitude tenir face à l’abus de peur dont l’Etat, en tant que pouvoir légitimement institué, est le principal acteur. La tragédie d’Antigone nous montre la voie, celle du refus d’obéissance et du courage civique.
L’Etat est le premier fauteur de guerre parce qu’il est avant tout un grand fauteur de peur. Mais la peur dont il s’agit ici n’est pas seulement ce que certaines analyses ont appelé le " terrorisme d’Etat " pour qualifier les activités de la loge P2 en Italie ou l’affaire des Irlandais de Vincennes. La peur dont il s’agit ici est une peur molle, qui se situe à un niveau subalterne à celui de la peur panique.
Tout Etat, surtout lorsqu’il tend à l’Etat mondial, a un besoin vital d’ennemi: le vide stratégique post-guerre froide est insupportable aux Etats-Unis qui doivent bien vite se trouver de nouveaux ennemis. C’était le cas déjà d’Athènes. En prétendant remporter la victoire seule à Marathon face à la puissance perse (490) et en situant hors de Grèce leur ennemi commun, Athènes s’assure l’hégémonie sur les cités grecques et évite que ne se développe la discorde entre elles: cette fonction politique d’un ennemi commun est vieille comme l’Histoire. De 1917 à 1989 les Etats-Unis se retrouvent dans la situation d’Athènes face aux Perses-Soviétiques.
Mais à la différence de l’époque de Thucydide et de la guerre du Péloponnèse, il y a eu depuis rétrécissement spatial du monde. Non seulement la guerre totale est devenue impossible. Mais il est de plus invraisemblable aujourd’hui d’apaiser une crise interne (notamment économique) par l’aventurisme externe: le risque dépasse largement l’enjeu visé. Alors les politiques acceptent que les " systèmes d’échelle spatiale et d’échelle de temps " de la guerre engendrent un " différentiel des horloges de l’oppression " Tout triomphe devient de plus en plus ruineux: " L’horloge de la décadence des empires est actionnée par des coûts croissants ". Les coûts d’armements de plus en plus sophistiqué pour atteindre l’illusion du zéro mort, suivent une pente catastrophique militairement parlant. Ces coûts croissants s’expliquent par un désordre politique croissant (proportionnellement à la taille de l’empire) engendrant un accroissement du coût de l’ordre nécessaire au maintien de l’empire. Nous sommes en présence d’une entropie éco-militaire: l’opération " deny-fly " au-dessus du ciel bosniaque aurait coûté deux millions de dollars par jour. Un mois d’exercices aériens (mais des exercices en espace-temps-puissance à dimensions réelles) équivalaient grosso modo à une année de financement de tous les programmes de toutes les ONG présentes en Bosnie.
Lorsqu’un Etat tend à l’Etat unique (Athènes, après Marathon, ou Rome, après les guerres puniques, ou sa victoire sur la Macédoine, ou l’empire ottoman, héritier de la conquête arabe, ou la Chine impériale, ou les Etats-Unis actuellement) se développent en son sein des guerres intestines de démembrement: sous Sylla, Néron ou Vespasien à Rome, les revendications nationales dans les Balkans jusqu’à nos jours, etc. Et ces guerres civiles de délitement ne doivent pas être confondues avec des guerres civiles de remembrement: la guerre des Deux Roses en Angleterre ou les guerres de religion en France.
L’Etat moderne est de plus en plus idéologiquement investi. Il a d’abord été Cité (grecque) puis Empire (romain) enfin Nation (idée moderne qui fait des ravages chaque fois que le droit des peuples s’oppose au droit des individus). L’Etat a été politique (polis) et civilisateur (civis). Il est inévitablement aujourd’hui national(iste), ce qui ne peut qu’accentuer encore sa passion belliqueuse. Surtout si cette idéologie est celle de l’éternelle victime, comme l’est l’Etat serbe: le seul Etat à avoir l’anniversaire d’une défaite, le désastre militaire du Champ des Merles (Kossovo Polje) pour fête nationale.
Quelles relations peut-on déceler entre une forme d’Etat et un type de guerre? Ou encore les dictatures ne mènerait-elle pas nécessairement à la guerre? Il existe bien des guerres que l’on peut qualifier de guerres de transition démocratique: l’Allemagne, à la fin de 1918; le Japon, après la défaite de 1945; peut-être aussi la Russie, après la Tchétchénie. Les classes dirigeantes autocratiques pressentent la menace de la démocratie qui pèsent sur leur avenir. Elles jouent du nationalisme de masse à outrance et de la guerre, mais finalement y échoueraient et devraient laisser la place aux démocrates. De ce point de vue, la Serbie ou la Croatie, où la classe dirigeante autocratique n’est constituée que d’ex-communistes, n’ont pas encore réussi leur démocratisation, bien qu’elles soient passées par une guerre de transition. Par contre, la Bosnie, notamment le gouvernement musulman, est en passe d’y parvenir: il faut se souvenir qu’Alija Izetbegovic est bien le seul dirigeant ex-yougoslave actuellement en exercice à toujours avoir été dissident et à avoir été en prison pour délit d’opinion.
L’Etat démocratique est-il la forme la plus apte à assurer la paix, en transcendant tant qu’il peut la guerre dans l’activité marchande? L’échange économique serait un substitut à la guerre de l’avis de certains économistes classiques et libéraux modernes. Mais la guerre ne réapparaît pas seulement lorsque les échanges économiques ralentissent. Et voici encore une crétinerie libérale mise-à-jour! L’idée de la fatalité de la guerre tendait à disparaître, cachée sous le développement ultra-rapide des échanges marchands ou du droit international. La guerre au XXème siècle est une fatalité qui a seulement resurgie dans l’absurde ethnique, non plus dans l’absurde économique.
Peut-on alors penser que la guerre soit imputable à un système politico-social? La guerre est directement imputable à l’humain. Non à un ordre social, même inégalitaire comme celui de Sparte décrit par Thucydide, ou économique: le capitalisme, pour la thèse défendue par Karl. Marx.. La guerre est un problème exclusivement humain. L’analyse marxiste de la guerre comme épiphénomène de la lutte des classes laisse entendre que la guerre ne profite qu’aux riches, et qu’une fois abolie la classe dominante les classes dominées n’auront plus de raisons de se faire la guerre: ce qui fut démenti par le désastre de 1914 et l’assassinat de Jean Jaurès. Parce que le pouvoir démocratique est partagé entre chaque citoyen, chaque citoyen est le tyran de l’autre. Ou plutôt devrait être, car il y a inégalité dans ce partage et certains sont moins égaux que d’autres. La domination tyrannique ou la lutte des classes ne sont que faux prétextes: la guerre existera toujours quelque soit la forme politique des adversaires.
Enfin il faut noter que les Etats ne sont pas les seuls groupes sociaux fauteurs de guerre. Il n’est pas de guerre seulement entre Etats constitués, mais aussi entre groupes sociaux hétéroclites, dont certains sont organisés en Etat dans les Etats: les maffias, castes, classes, tribus sont également acteurs, en concurrence avec les Etats, accumulant leurs richesses de trafics d’armes, de drogues, de la prostitution, etc.
La guerre, en tant que " simple continuation de la politique par d’autres moyens ", selon la formule clauzewitzienne, implique que les Etats sont les seuls moteurs/fauteurs de guerre. Ce qui est de plus en plus erronné, puisqu’il existe de plus en plus de cliques, de maffias, et une criminalisation inquiétante d’Etats de plus en plus nombreux. La violence tend à se privatiser sous cette forme de gangs et de maffias. Le retour de la privatisation de la guerre par les maffias, les bandes noires et toute armée ou milice est un retour aux origines moyenâgeuses de la guerre.