L’instant où se déclenche la guerre, où le groupe en sa totalité glisse dans la schizophrénie guerrière, demeure pour moi une énigme. Enigme collective et individuelle: pourquoi soudain mettre le feu à la bagnole de son voisin ou snaïper des enfants du haut de son balcon? Dans l’Etranger, Albert Camus met en scène un assassinat " à titre gratuit ". C’est la première idée qui saisit l’observateur de ce moment de la guerre: l’absurde dans son origine.
Enigme individuelle, à laquelle la psychanalyse a proposée une réponse simple. A la source de la haine nécessaire au conflit pour surgir, il y a la peur par laquelle l’inconscient projette son démon intérieur sur d’autres êtres, qui tendent à personnifier le mal absolu, à synthétiser toutes les culpabilités refoulées par lui-même au niveau inconscient. La surcompensation inconsciente d’un sentiment d’infériorité peut avoir pour conséquence l’agressivité: l’exemple le plus éloquent étant celui d’Adolf H. La guerre serait alors la sublimation des complexes de culpabilité ou d’infériorité du groupe à travers quelques individus.
Mais également énigme collective, car aux forces centrifuges d’éclatement (explosion démographique, raréfaction des ressources non-renouvelables, pollution croissante) répondent des forces centripètes d’unité sociale (enrichissement et abondance, progrés technique, système de sécurité collective, unification spatio-temporelle), et cette dialectique soumet l’observateur du monde contemporain à une incertitude immense. Suis-je actuellement face à un collapsus (sur le modèle de l’empire romain, en plus violent et plus rapide, et sans barbares pour nous couper la gorge) ou suis-je face à une renaissance (plus forte que celle qui eut lieu en Europe au XVIème siècle)? Je pense pouvoir seulement affirmer que ce monde est en pleine transition d’états...
Parce qu’il convient en effet de se garder d’explication unique sur les causes (et les forces sous-jacentes) de la guerre. Car les causes occasionnelles de la guerre sont distinctes des causes réelles. En recherchant les origines de la guerre en Bosnie, on peut découvrir qu’il y a eu rupture des solidarités traditionnelles, basculement dans la peur et le " nettoyage ethnique ". Et pas seulement des incidents entre forces de police spéciales et manifestants en avril 1992 à Sarajevo. Mais les causes collectives sont souvent les seules perceptibles: causes économiques, causes démographiques, causes politiques. Et les arguments d’explication d’un conflit cachent souvent les desseins des acteurs. Encore ceux-ci, souvent individuels, n’en reçoivent-ils pas toujours les effets attendus. Les acteurs reconstruisent à la fois leurs actions et leurs intentions.. Les causes d’une guerre se déchiffrent parmi les échelles de valeurs en cours entre les groupes parties au conflit: valeurs religieuses, idéologiques ou morales, valeurs matérielles et rapports de force économiques. Mais de valeurs concrètes simples (un pays à piller, une offense à venger, une frontière à restaurer) le XX ème siècle a ouvert la porte à des idées bien plus dangereuses (la destruction d’un pays tout entier, l’asservissement définitif, la volonté d’extermination totale de l’adversaire qui se traduit chez celui-ci par la peur de disparaître en tant que groupe).