Petite typologie des caméléons

" La guerre est un caméléon " disait Clausewitz. Alors peut-on faire une typologie des caméléons ou lister les théories sur les caméléons? Pour ce qui est des théories sur la guerre, l’Occident en a élaboré de nombreuses que l’on peut résumer ainsi:

1) La guerre est comme une irréfragable loi divine. Dieu devient le Dieu des armées, et guide donc celle-ci à la victoire. Bossuet compare la guerre au " fléau divin ". Saint Bernard a théorisé la guerre sainte dans: " De laude novae militiae " qui précise que: " Le chevalier du Christ tue en conscience et meurt tranquille: en mourant il fait son salut; en tuant, il travaille pour le Christ. Subir ou donner la mort pour le Christ n’a d’une part rien de criminel, et de l’autre mérite une immensité de gloire ". De la " guerre sainte " à la " guerre juste ", il n’y avait qu’un pas qu’a franchi Saint Thomas d’Aquin: " Utrum bellare sit semper peccatum " La guerre est juste si elle est menée dans une intention droite par un prince à l’autorité juste. Pure tautologie. 

2) La guerre naît des passions humaines: de Platon à Alain. A la source de la guerre, il y a la colère, l’orgueil, la haine, etc.

3) La guerre est une nécessité biologique de sélection naturelle, d ’élimination des plus faibles. Friedrich Nietzsche, ou Ernest Renan compare la guerre à: " un coup de fouet qui empêche une nation de s’endormir " La guerre selon Ernest Renan est avant tout porteuse de progrés: " Le jour où l’humanité deviendrait un grand empire romain pacifié n’ayant plus d’ennemis extérieurs serait le jour où la moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers " tiré de La réforme intellectuelle et morale.

4) La guerre rétablit un équilibre démographique. Selon le bon pasteur Malthus, bien sûr.

5) La guerre est le résultat de l’ambition des tyrans, de l’avis de Jean-Jacques Rousseau. Toute la responsabilité de la guerre appartient aux gouvernements et aux chefs historiques. Assassiner un chef d’Etat résout le problème, c’est du moins ce que prétendaient les anarchistes et les libertaires.

6) Supprimer les frontières, c’est supprimer les guerres: la guerre est le résultat de l’existence des nations. Contre cette guerre-là, la seule solution est dans l’échange international.

7) La guerre résulte d’intérêts économiques: Karl Marx. Jean Jaurès. Il y a des guerres esclavagistes et des guerres émancipatrices. C’est le renouvellement déterministe de la doctrine de la guerre juste du Moyen-Age.

A partir de cette typologie des doctrines, il y a pluralité de conséquences. Si la guerre échappe à la volonté humaine, elle est fatale (1). Si elle naît des passions (2) elle est également inévitable, les passions humaines étant supposées plus fortes que l’homme lui-même: il y a donc impuissance. Si la guerre est une nécessité naturelle (3-4) la paix n’est pas à rechercher. Si la guerre est le fait des tyrans (5) la paix naîtra de la généralisation de la démocratie (utopie kantienne). Si la guerre existe du fait des frontières (6) il faut chercher à rapprocher les hommes entre eux. Enfin (7) si la guerre est l’issue victorieuse d’une lutte des classes, elle est transitoire vers l’émancipation de toute l’Humanité.

Pour ce qui est d’une typologie des conflits eux-mêmes, les opinions sont tout aussi partagés. Faire une typologie des guerres est réducteur. Une typologie n’explique pas le pourquoi du conflit et occulte l’idée qu’un même conflit peut être référencé dans plusieurs catégories à la fois. Marianno Aguirre propose sept catégories de conflits:

1) conflits régionaux (Iran Irak ou Inde Pakistan)

2)conflits d’accès à des ressources naturelles (eau, pétrole)

3) conflits séparatistes (Tchéchénie)

4) conflits irrédentistes (Serbie Croatie)

5) conflits ethniques (Rwanda)

6) conflits révolutionnaires

7) Conflits de revendications (Chiapas)

Ou encore il existerait des conflits identitaires où ethnique, national, et religieux s’entrecroisent. La guerre a pour finalité d’affirmer une spécificité et/ou de se défendre contre une menace plus ou moins phantasmée. Enfin, plus en phase avec mon sujet, cette dernière typologie: il y aurait au moins quatre types de conflits: la guerre civile, " sale guerre " à la manière sud-américaine ou guerre ethnique sur le modèle bosniaque; la guérilla entre une super-puissance et un ennemi national, ou conflit asymétrique définit par Gaston Bouthoul, que perdront toujours le plus puissant des deux acteurs (guerres du Viétnam et d’Afghanistan, ou Somalie); la guerre industriellle (reposant sur la puissance de feu, comme la guerre du Golfe) et dans laquelle les Etats Unis sont actuellement les plus puissants; la guerre nucléaire ou de destruction massive (Nucléaire Biologique Chimique) qu’il est inimaginable d’ouvrir, qui finira peut-être par advenir localement mais qui vaut surtout par l’intimidation qu’elle permet. De ces quatre types de conflit, le premier tendra à proliférer au rythme de la croissance de la Cité-Monde, tandis que les autres peu à peu se dissiperont au musée des souvenirs.

Ni une liste des doctrines sur la guerre, ni une simple typologie des guerres ne constituent une réflexion sur la guerre. D’autant plus que la seule guerre qui vaille d’être réfléchie aujourd’hui et le plus vite possible, c’est la guerre civile, fratricide, ethnocide.

La guerre est une folie, une schizophrénie absolue: elle enseigne à tuer le plus d’hommes possible, les ennemis, tout en se solidarisant à un groupe humain, les frères d’armes. Haine de l’ennemi et esprit de corps sont les deux piliers de la frénésie guerrière. Le plus étonnant dans la guerre de 1914-1918, n’est pas tant son déclenchement (le coup de revolver du jeune Prinzip à Sarajevo fut le plus meurtrier de l’Histoire: cinq millions de victimes) que la persistance de cette schizophrénie collective pendant tant de longs jours et de longues nuits.