La guerre, ritualisation de la peur

Dans l’haleine chaude de la guerre, par dessus l’abîme invisible de la haine, quand les explosions torturent la terre qui crie, que les maisons dansent, c’est comme un sacrifice. La guerre dans son paroxysme est une sorte de fête, un rite d’inversion. C’est pourquoi, bien que la guerre soit un massacre absurde, je peux prétendre sans rire que je me suis bien amusé à la guerre. La proximité de la mort développe une soif de vivre de chaque instant.

Là-haut dans la montagne, c’était tous les jours la danse des défunts. Une danse qui n’était qu’une éternelle ronde de vie et de mort. Et j’imaginais comme une longue théorie de squelettes par les champs gris des collines bosniaques. Mais que les morts pourrissent dans la boue ou dans la chaux des charniers, la vie refleurit toujours au printemps en roses sauvages et en violettes.. Ces morts qui parsemaient le paysage de croix catholiques, de doubles croix orthodoxes et de turbans musulmans, prenaient ainsi racines, s’appropriant ce pays de la seule façon qu’ils connaissaient depuis des siècles: en mêlant leurs chairs en dessiccation à leur terre natale, également terre funèbre.

La guerre ressemble à une danse de désir et d’agonie, d’angoisse collective de l’espèce entraînée vers la mort. Une pulsion forte, une immense bouffée de colère déchaînée, une énergie puissante qui fait sans cesse tourner le sang de la violence dans le corps des combattants. Et qui revient cycliquement comme si chaque nouvelle génération attendait que ses humeurs se calment, que la fièvre retombe sous l’action de la saignée démographique.

La guerre est la meilleure façon qu’a l’humain de ritualiser sa peur. Et de l’exorciser en même temps. Par la guerre, l’humain donne un masque à sa peur. Mais au-delà de sa peur, c’est bien sûr de sa mort qu’il s’agit. Le bain de feu des tranchées ou l’holocauste atomique, tels sont les visages de la mort collective qu’il s’est donné en ce siècle. Ce fut la peste noire, les bandes de pillards, les sorcières au service du roué à d’autres époques.

La mort est l’inconnu, et la mort à la guerre est doublement l’inconnu, car la guerre n’est faite que de surprises et de retournements soudains. La guerre est aussi une folie collective et la peur de la guerre est aussi peur de cette folie. Le seul hôpital psychiatrique dans lequel je sois jamais rentré (pour y contrôler des travaux de réabilitation sanitaire) était un hôpital bosniaque: la folie m’est apparue comme l’ultime refuge à la peur. Mais ce ne sont pas ces hommes, derrière des portes fermées à clef et des fenêtres à barreaux, vivants entassés dans leurs odeurs et leurs cris, qui sont les fous: c’est le monde autour d’eux, qui jouent au football avec les bébés et qui violent et tuent vivent les mères d’un bidon d’essence enflammé. Il n’y a pas de thérapeutique possible à ceci, seulement le refus.

La guerre, celle que l’on voit au vingt heures, est la dernière image de la mort qui nous soit donné de contempler. Dans une société qui a escamotée l’hideuse et anonyme camarde, la Lame-Sans-Nom du jeu de tarot, la guerre est l’incessant et ultime rappel de notre évanescence terrestre. L’humain moderne peut bien essayer de frauder avec cette mort, ne pas tourner le bouton de sa télévision, elle est là, tapie dans un film, qui le rattrapera. Mais les visions de la guerre sont comme une lente mithridatisation. L’apaisement face à cette peur ne sera jamais atteint, car il repose sur un faux-sens métaphysique, le non-affrontement de la réalité humaine ultime. Alors ces vues ne peuvent qu’aller en intensité croissante et accroître encore. La mort est bien le danger objectif permanent pour tout être.

La ritualisation de la peur est médiatisée: à travers l’étrange lucarne de la télévision, les victimes de la guerre pourraient (mais ce n’est qu’un conditionnel, ouf!) être vous-mêmes. La solidarité humaine tend à disparaître derrière les fumées et les ruines, le soulagement de ne pas en être (cette fois-ci...) est lâchement le plus fort.

La ritualisation de la peur est également mécanisée. La peur est transcendée par la mécanique de l’arme, laquelle par sa puissance apparente procure une dématérialisation de la menace, propre à rassurer tous les badauds qui accourent chaque année au défilé du 14 Juillet.