La régulation sociale par la peur

La peur ici analysée l’est en tant que phénomène collectif. Elle est de ce point de vue caractéristique d’une culture et d’un moment. Une époque ou une société se déchiffrent dans la façon dont elles affrontent leurs peurs. La peur moderne sert de régulateur social. Le lien social est construit inconsciemment par le groupe sur la peur. Cependant celle-ci est ambivalente: si le groupe produit suffisamment d’adrénaline, le lien est préservé, voire se renforce. Mais si soudain il y a surproduction, le groupe se débande. L’ambivalence de la peur est dans ce double-lien: il faut qu’en son centre le groupe, notamment l’Etat qui domine la fabrication du lien social, parvienne à susciter la peur auto-organisatrice. Mais non la fuite, c’est-à-dire la peur panique. Il existe cependant une autre option à la fuite panique, me semble-t-il: c’est l’agression et donc la guerre. Celle-ci est actuellement réorientée en un comportement de sur-consommation grâce au contexte d’abondance dans lequel nous vivons encore.

Le paradoxe de la peur est d’être à la fois la raison de faire corps avec le corps social et la première cause de désagrégation du cadavre social. La peur panique, et la menace de mort qui l’a forcément suscitée, est le paradigme d’une civilisation qui diffuse / rejette la peur hors de la sphère purement militaire, vers le centre même de tout pouvoir, par la coercition abusive, la discipline sociale et le façonnage des représentations individuelles. L’humain est infiniment malléable dans sa peur et ne le sait pas. La peur peut engendrer très facilement haine, colère et esprit de vengeance. La peur est l’amplificateur de la catastrophe. Par elle, le péril est accru. L’entraînement à l’action permet de la surmonter. Tout en accroissant encore plus le péril. Du coup la discipline c’est-à-dire la mécanisation des corps, est le dernier recours par temps de terreur lorsque le sang-froid ne suffit plus à dominer la peur.

Je souligne ici qu’il ne s’agit point de peur policière uniquement, mais d’une peur inconsciente, qui prend parfois, mais parfois seulement, la forme brutale et primaire de la répression policière, ou de la contrainte physique, parfois de la torture psychique. Le modèle de la répression totalitaire demeure le système soviétique, tel que l’ont décrit les dissidents et parmi eux Alexandre Soljenytsine dans " l’Archipel du Goulag ". La seule réponse face au terrorisme idéologique d’Etat, c’est le courage physique. La peur dont je parle est plus diffuse parce qu’elle est inconsciente. Elle tire profit de tous les rapports de force, quelques soient leurs origines.

A travers le tripotage de la peur, je peux critiquer la démocratie, réduite à une forme de tyrannie consentie, ou d’aliénation, et analyser cet intense désir d’oppression et d’asservissement, qu’Etienne de la Boétie stigmatisait déjà: " Cest le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d’être serf ou d’être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal. " La servitude volontaire contemporaine se traduit par l’impuissance, le repli sur soi, l’égoïsme d’un bonheur mesquin. Ecoutez le discours des asservis dans les dîners en ville ou les bouffe-rapides! Les tyrans modernes prennent cette banale forme pronominale du: " ils ". Ce sont les banquiers, les patrons, le fisc, les keufs, etc.

Le coeur du totalitarisme moderne de cette tyrannie consentie se nourrit de sales guerres de répression, de famines, de la non-vie dans laquelle 80% de l’humanité est reléguée: SDF des sociétés d’abondance occidentales, enfants-prostitués des bidonvilles du Tiers-Monde, malades du Sida, femmes et vieillards de partout.