Avec la déréliction sociale, le génocide ou la technique, les peurs profanes peu à peu sont venues remplacer les peurs sacrées. Notamment celle du châtiment divin qui avait frappé les potes de Noé, la femme de Seth, les habitants de Gomorrhe-Sodome et bien d’autres pauvres bougres. Les figures de la peur se sont donc déplacées: de la sorcière au sans domicile fixe, du Juif au tout-autre, l’étranger. Pour vivre et rester ensemble, le groupe social est en attente inconsciente de figures nouvelles qui seront chaque jour données en pâture à sa peur.
Parce qu’il est certain que le véritable fonds de commerce de la société de consommation repose exclusivement sur l’angoisse de perte, que celle-ci commence dès le dressage des jeunes enfants à la grande frustration, la seule véritable souffrance contemporaine, celle qui nous inspire la répulsion la plus forte, la souffrance de l’exclusion, est dans la perte, c’est-à-dire dans la totale privation matérielle. Mais intuitivement tout un chacun comprend que celui qui a tout perdu n’a plus peur de rien.
La peur de perte naît des échecs réitérés du jeune enfant dans l’assouvissement de ses désirs, qui lui font craindre sa vulnérabilité et son impuissance à maîtriser le monde. C’est une sur-protection maternante qui peut entraîner un conditionnement de l’enfant à l’anxiété. La peur de la perte de l’objet libidinal, le sein de la mère, est la peur première de l’enfant dont l’ego est en cours de constitution. Cette première crise d’angoisse et la façon dont elle sera surmontée, conditionne les peurs futures de l’individu: peur de la séparation, angoisse de perte. Cette peur de manquer permet de passer d’une psychologie individuelle à la psychologie sociale. Elle est à relier à la boulimie moderne et aux cultes fétichistes dont nous sommes saturés.
Boulimie fétichiste des ogres et des loups-garous contemporains: les petits culs roses des nourrissons et les chairs juvéniles qui se téléscopent avec les couches culottes et les petits pots, les mignons minois sont caressés par l’oeil obscène et déshonnête des caméras au grand bazar du jeune et joli, les fifilles font frétiller leurs caleçons moulants à la grande foire aux désirs de séniles pépés concupiscents (le joli mot...) la beauté et l’émoustillage sont intimement intriquées à des produits vides de sens, dans un univers où l’idéologie mercantile manipulatrice a élevé la consommation au rang d’unique valeur et l’acte d’achat à hauteur d’une communion.
La mode répond à une éthique du vide, par cette totale substituabilité des objets les uns aux autres, et à une esthétique de l’éphémère, du plus en plus instantané. Résister à une envie, refuser le plaisir de la possession et la volupté du gaspillage, dans le bonheur infantilisé par les publicitaires, c’est pure lâcheté, bouderie d’une friandise ou pire, pudibonderie terroriste. Les marchands d’illusions s’emploient sans relâche à ridiculiser tout sens critique, à faire de l’assouvissement immédiat la seule éthique cotée en Bourse, à conditionner les consciences et à les vider un peu plus à chaque spot de tout esprit de résistance. Des pulsions à l’accomplissement, tout est légitime! Tuez, violez: puisque vous le voulez, vous le pouvez! La loi est plus que souvent inique. Mais la contrainte envers soi-même, et les autres, au motif précisément du respect des autres, n’est plus le sommet du sublime. L’Occident atteint aux sommets du nihilisme, lorsque l’humain, devenu futile, disparaît de l’oeuvre et du monde. On assiste au triomphe absolu des objets. Et de l’angoisse de l’humain face à ces objets prêts, non pas à l’agresser, bien qu’ils soient foncièrement hostiles, mais à s’enfuir hors de sa portée.
Mais posséder ce que l’on veut, n’a jamais été la fin du désir. Posséder, c’est consommer, donc détruire. L’objet possédé n’assouvit le désir que le temps de sa jouissance et de son usage. Il y a interchangeabilité absolue des objets. La brièveté de la jouissance est extrême, provoquant ce culte de la vitesse et de l’instantané: amour-jetable, impuissance à posséder, insatisfaction. La soif du désir est inextinguible, et la fin supposée du désir engendre immédiatement sa soif. Le désir est infini. Il revient toujours à son point de départ qui n’est qu’un point fixe. L’humain est mécanisé dans son désir et, comme une machine du problème d’A. Türing, il est incapable de sortir de la boucle de son désir.
L’abondance et le sur-développement sont désormais un problème, non plus le sous-développement. Comment arrêter la prolifération des objets, leur incroyable aptitude à l’évanescence?
L’abondance a été inventée par les démocraties libérales comme système d’accumulation du plaisir, condition apparente à la paix sociale. Selon Alexis de Tocqueville,
" l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde (...): je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer n’est de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leu âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis forment pour lui toute l’espèce humaine (...) Il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul. " Pourquoi le riche craindrait-il le pauvre puisque tous les pauvres ne rêvent que de s’acheter ces " petits et vulgaires plaisirs ". L’amour de la richesse est vulgaire, et fut comme tel condamné par la morale.
Mais ce sont la parcimonie et le labeur, qui constituèrent la force d’accumulation des capitaux indispensable à l’essor infini du capitalisme occidental. Une fois la machine lancée, impossible de la freiner. La catastrophe seule l’arrêtera.
Car cette société d’abondance arrive à une impasse épistémologique certaine: la vie sociale elle aussi a été réduite à un marché, régie par les lois de l’offre et de la demande, à savoir l’obsolescence calculée des biens et des personnes, toute réalité devenant réductible à une marchandise susceptible de s’échanger. Un être humain a un prix, ou tout au moins un coût. Par exemple pour la Sécurité Sociale à qui sera bientôt attribué la responsabilité de décider de l’euthanasie de ses adhérents trop coûteux. Ceci aboutit à raisonner également (mais est-ce encore rationnel?) qu’un chômeur coûte moins cher qu’un salarié obsolète. Nous nageons dans des abysses d’absurdité économique et nous atteignons les sommets du gâchis social.
Quant à réduire le temps de travail! Mais pour quoi faire de ce temps libéré? Le principal frein n’est-il pas désormais dans ce nouvel axiome: les oisifs sont socialement dangereux. A moins de libérer du temps sans perte de pouvoir d’achat, ce qui revient à relancer le marché des loisirs. Donc à créer une bonne dizaine de chaînes de télévision supplémentaires. Mais si c’est pour libérer les consciences et le sens critique, l’idée est alors carrément subversive. C’est la seule raison de l’éternelle timidité gouvernementale. Les solutions au chômage sont connues et dorment dans les cartons de certains ministères. Il s’agit principalement de généraliser un " salaire de subsistance ".
Quelques chiffres pour enfoncer le clou: en 1997, dix pour cent seulement des Français détiennent cinquante cinq pour cent de la richesse nationale, tandis que cinq millions de Français vivent avec des revenus inférieurs à trois mille francs par foyer.
Après les Trente (pseudo) Glorieuses, voici venues les plus moches de nos années. Nous crûmes échapper à la crise au prix de la honte. Nous avons, et la honte, et la crise.
La honte de l’Occident, c’est de ratifier la pauvreté absolue, d’accepter la faim du monde, de consumer les ressources non-renouvelables de la planète tout en détruisant ses écosytèmes, d’avoir assisté sans rien faire aux massacres perpétrés par les khmers rouges au Cambodge, aux gazages des Kurdes en Irak, aux saucissonnages des Tutsis au Rwanda, à la mort lente des Musulmans en Bosnie.
La honte de l’Occident, c’est le grand essorage financier: qu’une entreprise annonce le licenciement de quelques milliers de personnes., et un résultat net consolidé bénéficiaire, alors l’action en bourse explose à son plus haut cours. Hypocrisie réaliste du marché!
Le scandale, c’est aussi lorsque des entreprises publiques ou des administrations en situation de monopole en arrivent à licencier. Le prétexte avancé est bien sûr celui du profit. Mais ne sont-elles pas les garantes, avant toute chose, de l’intérêt général, c’est-à-dire du plein-emploi. L’Etat a perdu toute neutralité: il est devenu marchand, asservi aux impératifs mercantiles, au profit, et à la productivité, tous concepts qui étaient jusqu’à présent réservés à l’entreprise privée.
Le scandale, c’est enfin de faire monter la peur de la mondialisation en mayonnaise. La mondialisation actuelle (non pas la mondialisation réelle mais celle qui est phantasmée par les plus naïfs des citoyens et quelques faux-intellectuels) est avant tout perçue comme une mondialisation de la misère, visant à exporter le capital vers un travail plus malléable, une exhortation à la docilité pour les plus nantis, une pente inéluctable vers l’appauvrissement. Alors que la pauvreté persistante des pays du Tiers-Monde est due à la sur-exploitation de la femme, à l’asservissement des campagnes à la ville, à la corruption des élites, à l’arbitraire, en particulier fiscal, qui entraînent désinvestissement, disparition des infrastructures, épuisement des rentes de matières premières, désorganisation monétaire et insécurité physique croissante. Et tous ces dangers qui sont monnaie courante pour les Africains guetteraient aussi les Français? Quel cynisme derrière cet argument!
Alors comment expliquer que des facteurs d’ordre tels que la créativité, l’imagination, l’initiative qui furent le moteur de la première révolution industrielle soient devenus facteurs de désordre dans un système où tout un chacun se revendique non plus mécanisable mais décisionnaire, où les avancements ne se feraient plus à l’ancienneté mais à la réussite, où les décisions ne seraient plus hiérarchiques mais collégiales. Nous assistons à une perversion des valeurs qui impose un mouvement de désagrégation sociale avant de retrouver une recomposition sur d’autres modes et d’autres procédures de fonctionnement.
Car la décomposition sociale avance inéluctablement. Les démocraties libérales n’en ont sans doute pas encore touché le fond. Car avant qu’il n’y ait panique parmi les rangs des salariés face au chômage (comme il peut y avoir panique dans les rangs des soldats exposés au feu ennemi) il peut s’écouler encore longtemps. Il y a bien un pourcentage de pertes au-delà duquel le lien social (l’esprit de corps dans le cas d’une troupe) se délite instantanément. Mais ce chiffre n’est pas statistiquement fixé: il varie selon divers paramètres d’ordre psychologique de résistance au stress, de la proximité du danger et de la mort.
L’Occident est entré de plain-pied dans un pur bonheur cannibale, l’orgasme de l’autodestruction, la Cité-monde sujette à un long et lent processus entropique, et dont aucun barbare ne viendra assiéger les remparts pour la délivrer de sa décadence. La schizophrénie de l’abondance en temps de crise apparaît comme la limite extrême du capitalisme actuel. .Aucune morale, aucun " impératif catégorique " ne surgira jamais de la loi du marché! Au contraire la violence prend prétexte du besoin identitaire d’affirmation de soi et de la soif d’être à travers l’objet. La violence naît dans l’appel à une justice privée au nom d’une mesquine éthique sécuritaire. La violence se privatise, s’individualise et échappe aux arbitrages de l’instance publique, qui a viré dans l’anomie.