Soudain les sociétés occidentales ont un besoin urgent d’échelles; pas même de valeurs, mais seulement d’échelles. De même qu’un arbre ne fait pas une forêt, qu’une accumulation d’attitudes sentimentalement positives ne fait pas une politique militaire commune en Bosnie, ou qu’un espace commercial de libre-échange ne fait pas une civilisation des Droits de l’Homme en Europe, un mort peut certainement faire un crime mais ne fera vraisemblablement pas un crime contre l’humanité.
Alors où commence le génocide? Non plus dans le nombre de victimes, et les débats sur ce thème resteront vains. Mais dans la volonté d’extermination qui anime les assassins, à l’encontre d’un groupe sur un critère religieux ou ethnique. S’il y a effectivement eu une extermination programmée et industrialisée de Tsiganes, de communistes, d’homosexuels et (aussi!) de Juifs par les nazis, y a-t-il eu commencement de shoah des Musulmans de Bosnie, menée conjointement par les Serbes et les Croates? Ou seulement quelques massacres horribles (Mostar, Srebrenica, Zepa, etc.) de populations civiles? Que vous interrogiez les Techniks de Radovan Karadzic, le psychiatre psychotique, ou les Oustachis de Mate Boban, le politicien pourrave, aucun doute possible: c’est un génocide qui a été mené de 1992 à 1995. Exécuté sur un simple et unique critère: leur religion, leur appartenance à l’islam.
L’intention qui anime un massacre est de terroriser les survivants, celle qui anime un génocide est de ne laisser aucun survivant. Mais nul génocide n’est encore parvenu à cette fin ultime. Bien au contraire: le sang des morts, mêlé à la colère des réchappés, forment pour les murs de la haine entre d’infinies générations à-venir, un béton de première qualité. Aucune justice internationale n’est plus suffisante à abattre ces murs: il n’y aura pas de solution historique.
Les shoahs s’accumulent et s’amplifient au fil de l’Histoire humaine. Certaines sont re-découvertes et exhumées. Car une autre interrogation a surgi, qui ne porte plus sur un critère d’intention, mais sur un critère d’exclusivité: l’extermination planifiée par les nazis était-elle vraiment inédite? L’inédit du crime nazi reposait sur sa tranquille mécanisation et sur sa rentabilisation industrielle. Déjà le déracinement de plus de 15 millions d’humains de la terre africaine, dont seulement la moitié arrivèrent vivants à destination, approchait cet idéal.
L’inédit du crime nazi ne reposait pas sur l’intention. La mort lente par alcoolisme, maladies, famine qu’ont eut à subir les peuples autochtones d’Amérique pendant plusieurs siècles du fait de l’invasion espagnole d’abord, puis de la conquête des grandes plaines, était déjà, dans son intention intime, une extermination.
Le génocide n’est que la façon dure, totale au sens clausewitzien c’est-à-dire perfectionnée et mécanisée, de mener une guerre civile. L’Etat monopolisateur de la violence s’arroge le droit d’industrialiser celle-ci: il y a collectivisation des moyens d’oppression et de destruction massive. C’est de l’Etat lui-même, tombé aux mains des commanditaires, que viendront désormais toutes les futures menaces de génocide.
Nos peurs sont les symptômes d’un effroi plus insidieux et sournois. Elles convergent vers ce sentiment de plus en plus partagé, à savoir l’angoisse d’une disparition de l’Humanité, du processus de l’Evolution ou de l’Histoire, de son propre fait et de sa propre volonté.