La déréliction sociale

La peur est un archaïsme enfoui en chacun. Parler de peur, c’est d’abord parler de sa propre peur. Peur de la mort, de sa mort. Mais cette peur intime est une peur bifide: peur de ma mort en tant qu’être individualisé, peur de ma mort en tant qu’être participant à la grande aventure de l’humanité. Celle-ci est déjà rentrée dans le mur, et elle s’éparpille dans le crache, ne laissant pour toute trace qu’un peu de cervelle éclatée collée en crépis, à l’intention de quelques archéologues extra-terrestres.

Je revendique le pessimisme en tant qu’attitude philosophique (bien que je sache pertinemment que l’optimiste comme le pessimiste soient deux crétins froids, l’un heureux, l’autre malheureux). Je défends l’idée de la non-finalité de l’humain, que ce soit dans l’Histoire ou que ce soit dans l’Evolution.

Parmi les peurs que nous avons à affronter collectivement certaines sont plus anciennes (par exemple celle du déclin de la civilisation et de la déréliction), que d’autres, carrément innovantes, comme la peur du génocide. C’est une des grandes trouvailles du XXème siècle (ce qui ne veut pas dire que le fait ne préexistait pas, mais que l’humain ne s’était jamais cru aussi moribond) que d’avoir exterminé des gens sur un critère d’appartenance à un groupe ethnique ou religieux. Toutes ces peurs, que certaines brutes agitent depuis l’ombre anonyme d’officines partisanes, de quelles maladies sont-elles in fine le symptôme?

La civilisation occidentale ne s’est jamais plus qu’à présent sentie en pleine déréliction, et ne s’est jamais autant choutée à l’optimisme godiche. Jamais le vingt-heures n’a annoncé autant de guerres, de licenciements et de viols d’enfants, et jamais l’avant et l’après-journal n’ont atteint un tel niveau de rigolade niaise.

Mais cette schizophrénie douce n’est paradoxale qu’en apparence: elle procède de la très ancienne thérapie des contes pour enfants. La mise-à-mort subite de l’Union Soviétique a laissé l’Occident orphelin d’un grand méchant loup. Et cette affreuse absence -horror vacui- est la première raison d’une introspection dangereuse pour tous les petits chaperons rouges survivants de la grande vitrification promise.

Au milieu du siècle, les démocraties avaient fini par mettre en ruines l’empire qu’un peintre viennois avait dessiné dans un de ses cauchemars. Quarante ans plus tard, les héritiers d’un séminariste orthodoxe quittèrent à leur tour la scène du grand guignol.

Comment peut-on croire que les démocraties aient gagnées deux guerres totales, qu’elles assistent à tant de massacres chaque jour (vu à la télé!) sans y pervertir leurs valeurs ultimes? Ou celles-ci -liberté, égalité et surtout fraternité- n’étaient-elles depuis longtemps que le paravent d’une oppression sournoise? Il semble bien qu’en ce combat à mort des démocraties et du totalitarisme flasque, lequel continue encore aujourd’hui, les démocraties se soient doucement laissées contaminées. Les Droits réels de l’Homme sont plus que malades, moribonds. Les camps ne servent pas de villégiature temporaire à certaines soi-disant " races impures " ou " masses réactionnaires " sans laisser une marque profonde dans les consciences des ressortissants de la démocratie libérale. Auschwitz, la Kolyma, Tuol Seng ou Omarska ne sont pas vraiment des sanatoriums ou des centres de remise en forme, mais bien des lieux de terreur et d’extermination.

La thérapie du " fais-moi peur " nie chaque jour un peu plus les droits (où en sont le droit au logement? le droit du/au travail? en France? dans le monde?). Elle est presque parvenue à éliminer ce hoquet un peu mou et ancien déjà que certains avaient appelés Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Cette thérapie est bien la méthode de contrôle social la plus perverse qui ait jamais été inventée et les démocraties l’ont dignement reçue en héritage des totalitarismes en rouge/noir de ce siècle.

Les sociétés occidentales meurent d’une peur étrange: voir disparaître la civilisation des Droits de l’Homme, de la démocratie libérale, dont l’étrange naissance fut datée par Friedrich Hegel de la victoire d’Iéna, un soir de 1804. Cette civilisation est devenue depuis le modèle de référence politique et social, c’est-à-dire a été érigé en modèle universel. Pour certains analystes il semble y avoir uni-dimensionnalité de l’Histoire humaine, la démocratie libérale étant le point ultime d’une évolution politique bi-millénaire. Et la simple idée de perdre les acquis politiques de cette toute petite portion de l’Histoire humaine, ce que finalement représentait la pseudo-révolution bolchevique, leur est proprement insupportable.

Le plus bel exemple, dans notre superbe et achevée démocratie libérale, de la manipulation par la peur est l’étalage, l’exhibition jusqu’à plus soif de l’apparente décomposition sociale -l’exclusion- à laquelle nous serions tous potentiellement exposés.

L’exclusion existe: c’est une catastrophe sociale absolue. Tout un chacun se pense ou se croit en danger d’exclusion et tend d’autant plus à exclure l’autre, l’étranger, qu’il se pensera lui-même en danger d’exclusion. Ce simple phénomène de pré-supposition d’exclusion met en évidence la fragilité de la constitution sociale libérale démocratique. Mais il y a plus grave. L’exclusion dont je parle, est exclusion de l’échange, tant économique que symbolique, en paroles et en signes. L’exclusion sociale en tant qu’exclusion de l’échange social, est exclusion du don / contre-don qui fonde tout rapport social, qu’il soit politique, économique ou même religieux. Cet échange est autant échange de paroles que de signes, par exemple monétaires. L’exclusion est une non-vie, dans un non-lieu, au fil d’un non-temps: c’est le non-droit le plus absolu. L’exclusion, c’est la mise en camp d’extermination, les barreaux et les miradors en moins. Mais qu’importe l’apparence du phénomène. Ce qui compte est de savoir à qui profite le crime.

Le vide de l’exclusion est désormais au centre de nos débats sociaux. C’était une gageure de faire du SDF une star de la télé. Celle-ci n’avait plus que du vide à exhiber, tant les histoires d’exclus sont toutes les mêmes, toutes aussi vides et désespérantes. Mais les médias y sont parvenus. Ce faisant la société occidentale y a gagné quelque chose d’hénaurme: le marginal étant devenu la figure centrale de ses problématiques sociales, la vacuité du projet de société, son absence, est soudain mise en pleine lumière. Et cette société sans projet, pour ne pas se réveiller sans avenir, a un besoin nécessaire pour se sentir exister de la peur qu’incarne la figure emblématique du SDF. Le crime profite au groupe.

Le journal télé désormais peut se résumer en un reportage sur la catastrophe d’un exclu ayant perdu son chien, suivi des cours de la bourse. Car le monde tourne encore, heureusement. Sur le réductionnisme: du politique à l’économique et de l’économique au financier. Mais il tourne. La seule finalité politique qui ne soit pas encore perdue est la croissance économique. Et dans cette finalité, la croissance boursière est supposée centrale.