Un mystère au sujet de la guerre moderne me préoccupait fortement lorsque les soldats bosniaques que je côtoyais me parlaient du front. Un mystère auquel d’ailleurs je souhaite ne jamais avoir à prendre part, que j’avais juste vu au cinéma ou lu dans quelques rares romans: comment est-il possible de sortir d’une tranchée sous une mitraille intense et de monter à l’assaut d’une position ennemie?
La seule réponse dont je dispose jusqu’à présent est celle qui va chercher chez l’animal un modèle de comportement similaire. Ce modèle, c’est celui du regroupement en troupe, meute ou banc, toute forme de ce que Konrad Lorentz appelle la " bande anonyme ". Le combattant isolé face à l’assaut d’une troupe a semble-t-il cette réaction animale de regroupement. C’est ce qui pourrait expliquer pourquoi les humains se rassemblent pour mourir en grappe. Les combattants en groupe peuvent avancer dans le bruit des obus, les cris des blessés, les odeurs de boue et de sphincters vidés, marcher sur des amis morts. Leur patrie, c’est soudain la foule hurlante. En faisant partie du groupe, ils se persuadent pouvoir échapper, du simple fait de leur nombre, à un tir un tant soit peu ajusté. L’appartenance à la troupe permet à l’humain dans ces conditions extrêmes de faire preuve de courage, c’est-à-dire d’anesthésier son corps face au danger mortel d’un feu roulant de mitrailleuses.
Mais en bon darwinien que je suis devenu, il me semble opportun de se poser la question de la valeur pour la survie de l’espèce de cet instinct de rassemblement, né dans la peur et apparu lors de la phylogenèse chez certaines espèces seulement. La seule réponse qui tienne est: le nombre est la meilleure défense contre les prédateurs, car de nombreux fauves sont " incapables de se concentrer sur un but unique dès qu’ils voient leur champ de vision sillonné, en même temps, par une multitude d’animaux identiques ".
Konrad Lorentz remarque également que la bande sous-entend interaction des individus entre eux, soudés par des comportements qu’un ou plusieurs individus déclenchent chez les autres, tel qu’un déplacement simultané dans la même direction.
La différence fondamentale entre l’animal et l’humain est, qu’en ce qui concerne l’animal, le groupe anonyme exclue toute agression intraspécifique. C’est ici que l’anthropologue touche du doigt la grande schizophrénie de la guerre. A savoir que pour l’humain, il s’agit certes de se regrouper en bandes pour faire face à une menace et échapper à des prédateurs. Mais que par surcroît ces prédateurs sont eux-mêmes en bande et sont eux-mêmes humains. L’humain est pris dans un double-lien: faire corps avec d’autres êtres humains pour échapper à la mort, et simultanément tuer un maximum d’êtres arbitrairement appelés ennemis mais qui sont eux-mêmes humains. Cette grande contradiction (psychique, pas même morale) est la pure folie de la guerre. La guerre est régressive: elle renvoie l’humain à un stade quasi-animal (quasi puisque l’animal ignore le meurtre intraspécifique),un stade pré-social de reconstitution de la bande anonyme.
Mais une société constituée se distingue de la bande anonyme par l’existence d’un lien interindividuel privilégié, lequel ne peut naître que dans un contexte d’agression. Le prototype phylogénétique (qui s’est ensuite étendu) est la cohésion du couple s’occupant de sa progéniture. Ce qui a créé parmi les sociologues, et que conteste donc l’éthologie de Konrad Lorentz, le lieu commun de " la-famille-cellule-de-base-de-la-société ".
La peur à l’intérieur du groupe est le premier lien entre êtres sociaux. Toute peur est fondamentalement égocentrique; et nécessairement socialisée par le groupe. La peur ne doit sa force, en tant que moteur social, qu’au niveau de conscience où elle prend place: l’animal aussi a peur, mais il n’en fait rien, socialement parlant. L’humain, par sa peur, se structure en société: j’ai peur, donc je suis!
Il nous faut l’admettre: le meurtre intraspécifique est " naturel " à l’humain. L’impulsion agressive prend bien sa source dans la nature humaine, dans une hominisation inachevée. L’impulsion agressive était nécessaire, dans un cadre de référence darwinien, à l’émergence de la société humaine. L’impulsion agressive était présente en l’humain avant même qu’il ne se dresse sur ses pattes arrières en position debout. Pour son plus grand malheur, il s’est successivement affranchi de la nature, puis de la culture. Depuis le premier meurtre intraspécifique (Abel et Caïn, Rémus et Romulus, etc.) jusqu’à industrialiser celui-ci dans des chambres à gaz. Il voudrait bien pouvoir aujourd’hui en refermer les portes, mais qu’elles sont lourdes!