Le territoire

Le territoire, bien qu’étant une notion naturelle présente chez la plupart des animaux, est, chez l’être humain, une construction principalement culturelle et donc éminemment arbitraire, notamment dans sa délimitation. De plus, traverser les frontières constitue un danger extrême pour tout individu ne disposant pas des codes de reconnaissance locaux et la crainte du faux-mouvement doit toujours être présente. L’essentiel en terrain de guerre est de toujours savoir où l’on est, aux plaques d’immatriculation, aux drapeaux, aux tags sur les murs, à toute sorte d’identifiants qui constituent autant de signes d’appropriation d’un territoire. Mais passer un tchec-point, notamment croate, quand je savais que derrière les gueules de repris de justice des soi-disants policiers se cachaient d’anciens kapos du camp de concentration de Rodotch, m’a toujours été particulièrement douloureux.

Les frontières délimitent des espaces politiques ou militaires entre groupes. Mais elles existent aussi entre individus et délimitent alors des espaces visuels, auditifs, olfactifs privés différents d’une culture à l’autre: ce bornage est expressément transmis par l’éducation, ce qui accroît le danger de malentendu quand on joue à saute-cultures.

Il existe dès lors plusieurs niveaux de territoires: l’espace intime, l’espace public, l’espace social, etc. Qu’un sujet étranger franchisse la distance critique, cela donne lieu à un irrépressible sentiment d’invasion.

La comparaison entre l’humain et l’animal permet de mettre à jour les spécificités humaines d’appréhension de l’espace: en ce qui concerne l’animal, il est possible d’isoler un complexe physico-chimique hormonal provoquant des réaction/abréactions entre individus et entre groupes. Par exemple chez les rats en captivité, qui s’entretuent (meurtre intraspécifique) en cas de saturation d’un espace restreint par une surpopulation. Alors qu’en ce qui concerne l’humain il me semble difficile de croire à un seuil  de surpopulation (une population totale rapportée à un niveau de ressources alimentaires). Parce qu’il est génialement doué d’adaptabilité à son milieu, lorsqu’il invente l’agriculture au néolithique par exemple, et parce que son parcours est exorbitant du processus de mutation/sélection, l’être humain ne vit pas dans un espace contraint. Je réfute complètement l’idée qu’il y ait un réel phénomène de pression démographique à l’origine de l’agressivité intraspécifique humaine.

La surpopulation n’est incitatrice au meurtre intraspécifique qu’en ce qui concerne un animal chez lequel toute régulation physico-chimique a été artificiellement annihilée. Quant à l’humain, qui ne dispose plus de cette régulation, c’est la surpopulation et la maladie (sida) ou la surpopulation et la famine qui vont susciter les ruptures du " contrat social " et mener, éventuellement, à une guerre d’invasion. Croire qu’à l’émigration lente et pacifique (en vue d’échapper à la misère, à la malnutrition ou au despotisme pour une société de consommation, riche, éduquée, laborieuse) succédera un jour une émigration armée issue de pays surpeuplés, pauvres et mal gérés, c’est se créer une psychose, une menace phantasmée, qu’agite pourtant à l’envie certains borgnes d’extrême droite, ainsi que les imbéciles et les exploiteurs d’imbéciles.