L'agressivité

L’orgueil seul empêche l’humain de se considérer comme simple partie intégrante de l’Evolution et de la Nature, et lui laisse croire qu’il est le point Omega, l’aboutissement parfait de la Création, la finalité la plus achevée. J’espère seulement qu’il ne revienne jamais en un point Alpha, bien qu’il agisse exactement en ce sens aujourd’hui.

L’humain n’est pas le rat (parmi les animaux les plus abjects!), mais l’humain est sans conteste un rat métaphorique pour l’humain: homo homini ratus. L’humain, par sa dénaturation plus encore que par sa culture de domination de la nature et de domination du faible par le fort, est une créature doublement dangereuse, pour cette nature et pour lui-même. Jusqu’à présent la loi morale, construction culturelle, l’a préservé du danger de destruction totale. La loi morale n’est finalement rien d’autre qu’un " ersatz ", un produit de remplacement d’une loi naturelle malheureusement disparue.

L’animal ne réagit pas à la violence (pratique qui lui est même stricto sensu inconnue) de la même manière que l’humain, et cette généalogie naturelle de la peur mérite que l’on s’y attarde pour analyse. La question ici posée est simple. L’humain a-t-il encore, ou non, un instinct d’agression?

Qu’observe-t-on? Tant que deux animaux ne sont pas en concurrence alimentaire, ou plus généralement s’ils n’interviennent pas dans les intérêts vitaux l’un de l’autre, il n’y a pas risque d’agression entre eux. Bien sûr certains animaux en mangent d’autres, mais sans que cela soit assimilable à une agression. Il convient donc de distinguer le comportement d’agressivité (intraspécifique) d’un comportement de chasse (prédation d’une proie).

La chasse n’est que la réponse à la pulsion vitale d’alimentation. La véritable lutte pour la survie n’a donc lieu qu’entre parents ou espèces proches, prédatrices des mêmes proies. Le mangé, quant à lui, peut se défendre en tant qu’espèce en s’adaptant. C’est " la course évolutive entre les armes défensives et les armes offensives ", l’équivalent naturel de la compétition technique entre blindage et obus. Le mangeur surveille et gère habilement son garde-manger en tuant les vieux et les malades. " Jamais cette espèce de combat entre celui qui mange et celui qui est mangé ne finit par l’extermination de la proie par l’animal chasseur. Il s’établit toujours un état d’équilibre."

Comment la biologie explique l’agressivité, réduite donc à la violence intraspécifique? Le combat intraspécifique, le seul que l’on puisse comparer au phénomène guerrier qui fait l’objet de cet essai, remplit diverses fonctions.

Celles-ci participent à la conservation de l’espèce:

-la première est d’éviter l’épuisement de toutes les ressources alimentaires d’une espèce et permet donc la répartition des prédateurs sur une carte (sous forme de territoires de chasse) en fonction de la densité des proies. Ces territoires sont plutôt des parcours que des sanctuaires, ce qui est la signification habituellement donnée par l’humain sédentaire

-la deuxième est de permettre la défense de la progéniture.

-la troisième est d’organiser la communauté, sur un mode hiérarchique où les plus vieux et les plus sages règnent.

-la dernière fonction est de sélectionner les meilleurs individus.

Konrad Lorentz fait remarquer également que l’agressivité intraspécifique a été ritualisée au cours de la phylogenèse afin de rester un simulacre et de ne jamais aboutir au meurtre: " Certains modes de mouvement au cours de la phylogenèse perdent leur fonction primitive pour devenir des cérémonies purement symboliques. " La ritualisation canalise ainsi l’agressivité vers une issue inoffensive. Par exemple, l’humain qui tape du poing sur la table plutôt que de mettre une claque, redirige son agressivité rituellement. La différence de l’humain à l’animal est que l’humain transmet le rite par tradition lors de l’ontogenèse, que l’individu doit réapprendre au cours de sa vie tout le rite.

Qu’est-ce que l’anthropologie peut déduire de ces faits? L’évidence est que de tous les animaux, l’humain est le seul à s’entre-assassiner. Et encore n’est-ce pas à petite échelle. Le meurtre intraspécifique n’existe pas chez l’animal, dont la violence n’aboutit qu’à l’intimidation et à la soumission d’un des deux protagonistes. L’humain est l’unique animal à avoir perdu toute inhibition au meurtre intraspécifique. Et la seule barrière à l’extermination d’un peuple par un autre n’est plus désormais que d’ordre culturel, c’est-à-dire moral ou religieux. Ainsi il a suffi au nazisme de parvenir à bâtir une culture de la cruauté, émancipée des anciennes barrières religieuses, pour prétendre exterminer tout individu qui n’appartenait pas au groupe de référence.

Dire, à la suite de Konrad Lorentz, que la conservation de l’espèce semble être la finalité de l’agressivité, demeure une explication strictement darwiniste du phénomène agressif observé chez l’animal. Peut-être faut-il voir dans l’agressivité humaine, au-delà des reliquats d’une l’agressivité naturelle, une contrainte de conservation de la culture dans un processus de développement historique - qu’il convient de séparer de tout processus d’évolution naturelle. Même si l’uniformisation culturelle à laquelle nous assistons actuellement, par la diffusion universelle d’un modèle occidental de civilisation fortement imprégnée d’agressivité, constitue simultanément une vraie menace sur ce développement historique.

L’agressivité naturelle participe donc de l’instinct de conservation, plutôt que d’une pulsion de mort, au sens qu’attribuait Sigmund Freud à ce terme . Il nous faut donc redécouvrir l’idée d’une nature humaine, d’un homo naturalis harmonieux, droit dans ses pompes, maître de ses peurs et de sa violence, en opposition complète à cet homo politicus contemporain, mal fini et façonnant le Léviathan à son image: celle d’un monstre.