Par une nuit couleur d'améthyste je m’étais réveillé assis à côté d’un cadavre qui puait fort. Il exhalait toutes ses désillusions et ses chairs roses se cyanosaient de reflets bleus violacés. J’avais glissé doucement dans une catalepsie lointaine. Sans lune et toute bourrée d’étoiles. Mais je ne pleurais pas. Ni ne m’apitoyais. Je me regardais seulement en macchabée déjà plus très frais.
J’étais quelque part en Bosnie, en mission humanitaire, et ce corps pourrissant, c’était bien le mien, tout ballonné de ses vieillottes naïvetés, et rongé par l’affreux vers du désespoir. Quelques mitrailleuses trouaient quelquefois la nuit de leurs longs staccatos. Là-bas, au Nord,, la guerre encerclait de plus en plus le vieux roi Priam-Alija dans son palais, les divinités acrostiches O.N.U, O.S.C.E, U.E et H.C.R se disputaient sur les options à prendre: Sarajevo était la nouvelle Troie. Un peuple résistait aux temps de l’abyssal anéantissement.
La guerre, objet philosophique: " La guerre est commune à tous les êtres. Elle est la mère de toutes choses. " avait vaticiné un vieux sage grec. Et Sarajevo m’était soudain apparue comme une nouvelle Ilion. La guerre, matrice d’une Histoire et d’une littérature à-venir, l’accoucheuse ignoble d’un humain plombé.
J'avais eu les sphincters ramollis par une trouille bleue et l'aorte m’avait tiraillé sévère. J’avais eu tout loisir pour penser et remâcher quelques vieilles idées tristes. Le plus grand scandale de ce monde n’est pas le mal, dont tout un chacun n’est qu’un vecteur banal, par simple indifférence. Non, le plus grand scandale de ce monde, c’est la souffrance, la pure et infinie souffrance, née de l’impermanence de l’être.
Déréliction du monde: tout autour de moi, dans le brouillard et la nuit, le national-communisme violait, razziait, bombardait, snaïpait. Mais tout allait bien, pourquoi me faisais-je du mouron: les indices boursiers de Wall-Street et de Brogniard grimpaient toujours, Miss Monde venait d’être élue et l’administration européenne avait pris un décisif décret uniformisant le niveau sonore des tondeuses à gazons de l’espace économique commun.
Les prodromes au retour du fascisme partout en Europe sont évidents. En France lors des élections régionales de 1998, le pays légal s’était réveillé une nouvelle fois facho-positif (précédemment en 1986, déjà...), et découvrait que le suffrage universel était accessible à l’ultra-racisme. Qu’importait, car le pays réel voulait juste de l’émoi, rien que voir M. Le Pen partir à la pêche aux voix de tous les mécontents, déguisé en drague-gouine.
L’Histoire retiendra pourtant qu’en avril 1991, en ex-Yougoslavie, à Vukovar, mademoiselle Nationalisme et papy Communisme, furent unis en petites pompes par les " liens sacrés du carnage ". Et que depuis, rien à faire, la névrose fasciste avance partout sur le Vieux Continent, le crabe grignote les esprits, envahit les états-majors, administrations et instances publiques, s’associe des fantasmes qui finissent toujours par prendre l’aspect brutal et cruel de la dure réalité, bottée, casquée, enfouraillée.
Tandis qu’au dessus de ma tête tant de pisseuses murailles finissaient de s’effondrer, dans cette nuit fuligineuse où voletaient de méchantes Erinnyes, dans la fermentation âcre de mes chairs se débinant, je plongeais au plus profond, au plus froid, au plus obscur coin de mon coeur. Une contemplation réactualisée du monde naissait. Je cherchais un sens à ce siècle en déréliction galopante.
Rêvassant auprès de mon squelette en train de se déliter lentement en fluorescences vertes et violettes dans la nuit, un souvenir me titillait la mémoire. Quelques temps auparavant, j’étais à Mostar (Herzégovine) et c’était la nuit du Vendredi-Saint. La ville était -est toujours- coupée en deux parties ennemies qui se guettent et s’épient en parfaits chiens de faïence: la partie croate, quasi-intacte et la partie musulmane. Tous les musulmans s’étaient terrés en prévision d’une fête trop fortement dosée à l’alcool de prune par les catholiques croates. Pâques ou Baïram sans gros carton, forcément, ça manque d’attrait. Et cette nuit-là, en plus du hapi-chouting à l’arme automatique côté croate, une forte explosion avait déchiré la ville musulmane, à l’Est, en Dar Ul Islam. En allant aux nouvelles ce matin-là, lequel était aussi calme qu’une épaisse gueule de bois, j’appris que l’orphelinat musulman avait été bombardé. Par ces salops d’oustachis, bien sûr. C’est du moins ce qu’affirmaient mes amis moudjahidin. Car une fois mes renseignements pris auprès des Nations-Unies, je sus que la roquette qui avait explosé était attribuée aux loyalistes musulmans. Erreur de tir? Geste intentionnel? Une seule chose était sûre: acte manqué ou délibéré, cette explosion avait contribué à maintenir suffisamment haut le niveau de peur molle sur tous les habitants de Mostar.
La peur est un comportement spontané, un sentiment érigé, inconsciemment ou non, par le pouvoir politique en représentation de la menace. De tout temps le rôle de l’Etat, sa légitimité première, a été de modifier la représentation de la menace pour construire un système militaire, idéologique et culturel, capable de défier la mort, tant pour l’individu que pour le groupe.
Je savais déjà que toute société vit en construisant un idéal et en organisant le réel à l’image de ses représentations du désirable. Si l’idée qu’une société se fait d’elle-même disparaît, si toute représentation collective d’un but à atteindre -qui peut être en dernière extrémité un but militaire- l’abandonne, que reste-t-il à cette société au plan de sa cohésion sociale, de l’harmonisation du réel et de l’idéal? Sinon la démagogie de la coercition douce et de la peur manipulée. Toute société, pour persister, a besoin d’un système de croyances. Et c’est de cette façon que la société occidentale a inventé des peurs profanes (la guerre, la technique, etc.) pour remplacer les peurs sacrées (peste, barbares et châtiment divin). Les figures de ses peurs se sont déplacées: du Juif, de la sorcière vers le sans-domicile-fixe et l’étranger. L'humain est en attente incessante de figures nouvelles qui seront chaque jour données en pitance à sa peur.
Une première tranche de problématique s’élaborait dans les fumigations de mon crâne empli d’une étrange sauce blanche. D’où venait la peur? Comment pouvait-elle être utilisée? Par quels guignols cyniques et à quelles fins? Telle fut la première tranche de mes interrogations sur l’époque-panique que je vivais. Mais peu à peu je reliais cette peur manipulée à la guerre civile elle-même: la guerre est la parfaite ritualisation de notre peur.
De longs lambeaux squameux de peau se détachaient du squelette étendu à côté de moi et je les arrachais lentement pensant en faire quelque support à ma littérature. Je comprenais enfin que la guerre était inscrite au plus intime de la condition humaine. Je réfutais l’idée que la guerre civile ou la révolution ne pussent être qu’un moment dans la dialectique historique.
Je bargeotais sur la naissance des guerres. J’eusse voulu en atteindre le processus, l’instant où tout bascule dans la laideur et l’effroi. J’eusse voulu isoler le venin de la violence civile, à défaut d’y trouver une raison déraisonnable. En mesurer les prodromes, pour les endiguer et les devancer. En piger comment extirper des coeurs les ronces de l’infamie et de la cruauté.
La technocratie soviétique avait seulement été la première à se casser la gueule et la prochaine victime de cette soi-disant Guerre-Froide (1945-1989) serait très certainement la technocratie démocrate-libérale. Celle-ci était désormais monopolistique, seule maîtresse du monde. Une fois son antithèse totalitaire disparue, son antimatière passée à la trappe de l’Histoire, il ne restait à la démocratie libérale que ses yeux pour pleurer une légitimité perdue.
Et soudain, dans la mise-à-mort du communisme qui avait eu lieu ici en Bosnie, dans cette agonie à laquelle j’assistais sereinement au quotidien, je vis quelques vérités s’élever en exhalaisons prophétiques. J’anticipais une atomisation de cette violence civile, déjà présente tout autour de moi et montant comme une nausée partout sur la planète, une violence solidaire de Los Angeles à Sarajevo, de Grozny au Chiapas. La guerre civile, sa vie, son oeuvre: telle fut la seconde partie de la problématique que j’explorais.
La guerre naît dans un déchaînement de la peur. Cette même peur que l’on retrouve partout présente, profondément enfouie en tout groupe organisé, même le plus frustre, la peur toujours contrôlée par quelques-uns mais prête toujours à s’émanciper. L’idée que je défends dans cet essai est celle de la nature bifide de la peur. L’ambivalence perverse de la peur est dans une double contrainte: il faut que le groupe sécrète en lui une peur molle contre la désorganisation qui le guette, sans pourtant jamais atteindre au seuil critique de la peur panique, c’est-à-dire de la fuite ou de l’agression. Car il existe deux options en réponse à la panique: le sauve-qui-peut ou la guerre. Ce vertige à la source de toute guerre, cette ivresse de la décomposition sociale, c’est la peur dans son incongrue ambivalence.
Je prétends que l’harmonie sociale naît de la peur. L’humain est bon parce qu’il a peur. La peur, et le maintien dans cette peur par la menace violente ou par la guerre, en tant que réalisation de cette menace, sont bien les moteurs indispensables à toute vie en société. Thomas Hobbes prétendait que les humains, pour vivre ensemble, doivent se constituer prisonniers d’une peur construite socialement par la machine Léviathan. Celui-ci est le gardien de l’égalité des droits de tous et de l’égalité des moyens dont ils disposent tous pour se défendre les uns contres les autres. L’harmonie sociale naît d’une égale crainte d’être également mangé.
Que puis-je savoir? Que dois-je faire? Que suis-je en droit d’espérer? Telles étaient les trois interrogations par lesquelles Emmanuel Kant ouvrait la " Critique de la Raison Pure ". Cette façon de fractionner un problème sera celle que j’adopterai dans cet essai.
Savoir. Tout d’abord retracer la filiation de cette union incestueuse de la guerre et de la peur (Première partie: Généalogie de la violence). Décrire comment la cohésion sociale évolue entre un seuil bas de peur molle, nécessaire à la cohésion sociale, et un seuil haut de peur panique, susceptible d’alimenter sans fin la putréfaction du corps social en guerre civile. Décrire la cité-monde, notre petite planète bleue, soudain resserrée par les réseaux et les satellites aux limites d’un gros bourg, risquant de tomber entre les paluches avides des marchands de peur et de canons (Seconde partie: La guerre civile universelle).
Faire. Ensuite dégager une stratégie (Troisième partie: Lignes de force) pour encercler et contrer cette violence apeurée qui monte lentement tout alentour. La peur cessera d’être une passion si nous en connaissons les causes. Mais rien de définitif dans ces orientations tant l’ennemi est mouvant et appelle à des remises en cause fondamentales sur certains présupposés de civilisation. Cesser de polariser l’analyse sur des questions fallacieuses pour la mener enfin sur le terrain de la véritable mutation. Témoigner pour ce faire de la nécessité d’un refus d’obéissance, du réveil de la conscience à la liberté.
Espérer. Amener le lecteur à la prise de conscience de sa peur (Quatrième partie: L’éthique de l’apaisement) et le convaincre que le refus de ces temps de panique annoncée sont d’abord entre ses mains. Refaire pour cela l’unité de soi. Réenchanter le monde.
Tandis que je plongeais dans l’archaïque de la peur et de la guerre, mon cadavre se décomposait toujours. Mais je savais peu à peu de quoi je parlais, à savoir cette laideur magnifique et insoutenable qui déforme les visages et les corps et aussi d’où je parlais, de la guerre certes, mais aussi de ma propre peur.
Quand vous-mêmes, lecteurs, ne serez plus qu’un pur caillot de trouille venu d’un âge glaciaire, un cri dans l’ombre d’une cave sous les bombes, aussi loin dans l’horreur que votre pensée pourra aller et même un peu au-delà, vous découvrirez qu’à tout cela il n’y avait plus de limites depuis fort longtemps déjà...