Le Conotron: Vous êtes économiste, universitaire reconnu, mais vous ne cessez de dire et décrire que la science économique nexiste pas? Onc' Bernard: Je refuse à léconomie le statut de science positive quont la chimie, la physique ou la biologie. II ny a pas de lois en économie. Il ny a pas de possibilité de prévoir, sauf sur les grands nombres, comme le font, par exemple, les compagnies dassurances. On peut, par exemple, pronostiquer à peu près le nombre de morts lan prochain sur les routes françaises. Ce que racontent les économistes, cest en gros une théologie ou, si on est plus gentil, une idéologie. Il y a un côté religieux dans léconomie, un côté fataliste dans l'économie, un côté destin, un côté Saint-Esprit. Il y a plusieurs catégories déconomistes. Dabord, ceux que jappellerai les savants, les universitaires, au statut très particulier. Ils sont en effet chargés de former des gens. Ils sont dans leur tour divoire. Ils usent dun jargon incompréhensible, ils utilisent beaucoup de mathématiques. En quelque sorte, ils se font plaisir. En dessous, il y a une autre catégorie qui ignore complètement la vraie économie, ce qui nest pas le cas de la première. Cest celle des "experts". Ceux qui vous racontent ce qui va se passer en Bourse ou sur un marché, ceux qui font des prévisions. Les deux catégories sont assez déconnectées, assez peu de membres de la première allant à la rencontre de la seconde. Le Conotron: Mais si léconomie nest pas une science, si les prétendus experts ne savent pas de quoi ils parlent, tous les arguments invoqués pour justifier les politiques économiques en cours ne reposent sur rien. Respect des grands équilibres, refus du déficit budgétaire, désinflation compétitive, tout cela ne serait que du vent? Onc' Bernard: Cela na pas de fondement théorique. On ne peut pas dire que le commerce accroît la richesse. Ce genre de loi, qui est admise par tout le monde, qui est considérée comme valable en tout temps et en tout lieu, n'est pas vraie. On ne peut pas dire quil y a une loi de loffre et de la demande, que le marché est efficace, ou quaugmenter les taux dintérêt diminue la masse monétaire. Ou bien encore que loffre et la demande conduisent à l'équilibre. Cest faux. Ou enfin que la spéculation serait bonne parce quelle conduirait à léquilibre. Cest également faux. Il ny a pas de grandes lois de ce genre. Le Conotron: Et la main invisible? Onc' Bernard: Comme la dit un économiste qui a eu le prix Nobel, elle tâtonne, elle senglue, elle ne sait pas ce quelle fait. Cette histoire de main invisible, qui est au cur du libéralisme, selon laquelle tout irait mieux si on laissait faire, na pas de sens. Le Conotron: Et que dire du théorème selon lequel les sacrifies daujourdhui seraient les profits de demain et les emplois daprès demain? Onc' Bernard: Cest idiot, cest comique... sauf pour ceux qui sont au chômage! N'importe quel économiste sait que le chômage daujourdhui crée les profits d'aujourd'hui, parce quil y a pression sur les salaires! Léconomie nest pas la science du marche, cest la science du partage. Cest regarder le gâteau et voir qui en a un morceau et qui nen a pas. Les économistes ont beaucoup réfléchi à toutes ces questions: le marché est-il efficace? Y a-t-il a une loi de loffre et de la demande? Y a-t-il équilibre? Ils ont répondu non. On le sait depuis vingt ans. Le Conotron: Mais alors, pourquoi nous rabâche-t-on le contraire dans les journaux, à la radio et à la télévision? Onc' Bernard: Cest en effet une litanie. Cest justement ce que jappelais le côté théologique et religieux de léconomie. On veut vous convaincre que le marché cest le paradis terrestre. Avant on vous disait: "Souffre maintenant et tu gagneras la vie éternelle." Aujourdhui, on vous dit: "Souffre et tu gagneras le paradis économique." En outre, tous ceux qui disent cela connaissent mal l'économie financière, très complexe. Ils avancent des idées très générales, du niveau du café du commerce. Enoncer que "la pression sur les salariés fait que les entreprises sont plus compétitives", que "les salaires doivent être flexibles afin que les gens ne soient pas paresseux", ce nest pas de léconomie. Cest de la morale. Et la plus épaisse et la plus réactionnaire qui soit! Cest le retour à lesprit victorien. Dire que le RMIste est responsable de son sort, que le chômeur lest par sa faute et que si on lui donne de largent il ne va pas chercher du travail, ce nest pas de léconomie. Cest la morale la plus vieille, la plus éculée, la plus moche qui existe! Cest dire "malheur aux vaincus" et mépriser les gens qui ont chuté pour une raison ou pour une autre. Cest la doctrine quon entend depuis trente ans mais cest une vieille histoire. Elle nous renvoie au XIXe siècle. Le Conotron: Les religions exploitent également la peur: de la mort, de lenfer, du péché... Onc' Bernard: Léconomie telle quelle est expliquée à la radio est fondée sur la peur. Elle vise à terroriser les gens. Par le discours dexpert: "Tu ny comprends rien, laisse-moi agir, moi qui comprends. " Par la terreur directe: "Tu nes pas flexible, tu nauras pas de travail!" Regardez lhistoire des retraites. On planifie la panique. Les assurances privées en ont assez de voir que largent de la Sécurité sociale et des caisses publiques leur passe sous le nez. Cest humain. 2 400 milliards de francs leur passent sous le nez! Elles ont envie dy mettre les mains. Alors elles vous racontent que la Sécurité sociale est inefficace, que vous naurez pas de retraite. Le Conotron: Et ce n'est pas vrai? Onc' Bernard: Evidemment! c'est complètement faux! On peut très bien continuer à payer les retraites par répartition. Les fonds de pension ne sont qu'une tartuferie pour permettre au loup dentrer dans la bergerie, autrement dit pour permettre aux assureurs de rentrer dans la Sécurité sociale. Le Conotron: Et lactionnariat salarial? Onc' Bernard: Cest rouler les salariés dans la farine. On se moque deux. M. Messier, PDG de Vivendi, va donner quatre actions à ses salariés et en prendre deux mille! Et même si ceux-ci gagnent un peu dargent une année, rien nindique quil en sera de même lannée suivante. Ça nest pas un salaire garanti. Le Conotron: Ce retour au XIXe siècle, ce retour du libéralisme comme théorie dominante doit bien profiter à certains? Onc' Bernard: À partir du moment où on décide que linflation doit être combattue, que le chômage doit servir de stabilisateur à léconomie, celle-ci bascule en économie de rentiers. Le rentier devient le personnage important. Il a les fonds, il nest pas actif, il ne prend pas de risques et il les transfère à dautres. En partie à lentrepreneur qui, lui, les transfère aux salariés, Il y a trois personnages. Le rentier, M. Schweitzer (PDG de Renault), et ensuite le salarié. "Je veux 15% de rendement dit le premier au deuxième. Je vais me débrouiller répond celui-ci. Et il taille, il coupe, en se servant au passage. Dans ce système, la Bourse devient très importante. En même temps on essaye de faire croire que le salarié va disparaître et quil va se produire une espèce de fusion entre employeurs et salariés par le biais des stock-options et de lactionnariat salarial. Le Conotron: Mais la Bourse, qui vole de record en record, ne finira-t-elle pas par seffondrer? Onc' Bernard: Jen suis certain. Le Conotron: Mais vous avez dit quon ne peut pas prévoir! Onc' Bernard: Jen suis certain. On a une machine qui est folle, il faudra bien quun jour elle sarrête. Le Conotron: Un cataclysme du genre de celui qui s est produit en 1929 vous semble-t-i lpossible? Onc' Bernard: Je ne peux pas vous dire quand, mais cest tout à fait probable. Le Conotron: Que peut-on faire? Onc' Bernard: Dune manière générale, léconomie doit être soumise. Il faut, par exemple, un secteur public très fort, très préservé, très protégé. Le Conotron: Cela ne suppose-t-il pas que
lÉtat joue un rôle? Le Conotron: Est-ce possible? Agrégé et docteur en économie, Bernard Maris est
professeur à l'Université de Paris VIII après avoir enseigné, entre autres, aux
Etats-Unis. Il tient toutes les semaines la rubrique économique de Charlie Hebdo. Il est
l'auteur notamment de: "Ah, Dieu, que la guerre économique est jolie". avec
Philippe Labarde (Albin Michel). |